vie numérique

Internet, lieu de partage ou de monopole?

La polémique autour d’Uber pointe la dualité de l’économie numérique: façade cool, coulisses féroces… C’est la vision de l’essayiste californien Andrew Keen

Internet, lieu de partage ou de monopole?

La polémique autour d’Uber pointe la dualitéde l’économie numérique: façade cool, coulisses féroces… C’est la vision de l’essayiste californien Andrew Keen

Signes extérieurs: attitude cool, dynamisme anticonformiste, croyance affichée dans le fait que la «disruption» (l’innovation technologique qui détruit un marché et un système de valeurs en en créant d’autres) œuvre pour bâtir un monde meilleur. Réalité intime: pulsions monopolistiques irréfrénables, reproduction par ignorance d’anciens schémas, désintérêt profond pour le bien-être général… Tel est aujourd’hui le double visage de l’économie numérique selon Andrew Keen, Londonien transplanté en Californie, politologue et historien, entrepreneur du Web et essayiste spécialisé dans l’analyse des «révolutions digitales». Son livre The Internet Is Not the Answer (Atlantic Monthly Press), lecture aussi effrayante que salutaire pour quiconque voudrait regarder l’économie connectée derrière son écran de paillettes, est sorti en anglais en début d’année. On appelle l’auteur au téléphone pour un éclairage critique et une mise en perspective de l’affaire Uber, le géant états-unien (valorisé à 40 milliards de dollars) qui «disrompt» en ce moment le marché romand des taxis en invitant chacun à s’improviser chauffeur.

Samedi Culturel: Que pensez-vous du discours qui entoure Uber, rattachant cette entreprise à l’«économie du partage»?

Andrew Keen: Il correspond à l’idéologie libertarienne classique, il sort du manuel scolaire de la Silicon Valley, selon lequel la «disruption» est toujours une chose bonne et juste pour tout le monde, à l’exception des anciens monopoleurs.

Comment la perception du public a-t-elle évolué aux Etats-Unis, où Uber est en activité depuis 2009?

Il y a eu beaucoup de mauvaise presse et une série de scandales. Suite à cela, pas mal de gens se sont dit qu’ils n’utiliseraient plus jamais Uber, sans pour autant remettre en question le principe, simplement en se tournant vers la compagnie concurrente, Lyft. En 2014, Uber a recruté David Plouffe, qui avait été le spécialiste en relations publiques de Barack Obama en 2008. La communication de l’entreprise a changé. Avant, elle consistait fondamentalement en Travis Kalanick, le cofondateur, s’exprimant de la manière la plus détestable possible. Maintenant, c’est devenu plus policé…

Pour le moment, Uber et Lyft gâtent les consommateurs en leur offrant des tarifs très bon marché. Deux catégories de personnes paient pour cela. La première, ce sont les investisseurs, dont l’argent est utilisé pour faire baisser le prix de la course à des niveaux non naturels. La deuxième catégorie, ce sont les chauffeurs, qui sont exploités. Ce sont eux, d’ailleurs, qui se sont retournés contre Uber avant même que le public ne le fasse. A long terme, la perception du public va forcément évoluer de manière négative si Uber parvient à réaliser ce qu’il veut, c’est-à-dire, essentiellement, une position monopolistique en tant que plateforme de transport. C’est ce qui se passera, à mon avis, après une série de fusions. C’est toujours le cas dans les grandes guerres d’Internet: lorsqu’il y a deux compagnies dominantes, elles fusionnent après s’être exécrées mutuellement et avoir conspiré l’une contre l’autre. Il n’y a jamais assez d’espace pour deux: c’est une économie de type winner-take-all, où le gagnant rafle tout. Dès que ces nouveaux monopoles se seront mis en place en écrasant les compagnies plus petites, les prix vont monter de manière substantielle. On en a eu un avant-goût lorsqu’Uber a fait payer des «prix de pointe» exorbitants (surge pricing) pendant des tempêtes de neige ou le soir de Noël.

La dynamique conduisant au monopole est-elle inévitable?

L’effet d’Internet n’est pas de créer davantage de démocratie ou davantage d’opportunités sur le marché. Chaque branche est devenue un environnement où le gagnant rafle tout. On ne parle pas de monopoles absolus, mais de situations monopolistiques où une compagnie contrôle 60-70% du marché. C’est le cas de Google, de Facebook, de PayPal après que les compagnies rivales d’Elon Musk et de Peter Thiel aient fusionné… Dans ce sens, Internet n’aboutit pas à la mise en place d’un nouveau paradigme économique: c’est le paradigme ancien, sous anabolisants. Je pense que c’est important d’opposer ces arguments aux idéologues du peer-to-peer, selon lesquels Internet favoriserait une nouvelle manière de conduire les affaires, qui donnerait plus de poids aux utilisateurs et aux consommateurs: ce n’est pas vrai.

N’y a-t-il rien à sauver?

Je ne dis pas que, dans cette économie, tout est mauvais. Il peut être plus pratique et agréable d’appeler une voiture d’Uber ou de Lyft que d’attendre dans la pluie un taxi qui ne passera pas. Et ça peut être un bon système pour un chauffeur qui voudrait juste gagner quelques centaines de dollars par mois et travailler seulement quand il veut. La commodité est évidente. Mais, comme dans le cas d’Airbnb [plateforme de location de logements par des particuliers, ndlr] ou de TaskRabbit [marché du travail en ligne pour des petits boulots, ndlr], l’idée selon laquelle tout le monde gagne est fallacieuse. De plus en plus de gens font partie de ce que j’appelle le «précariat», l’économie des petits boulots, avec de moins en moins de sécurité et de toutes les choses qui accompagnent normalement un emploi: assurances, pensions… Internet est à la fois une cause et une conséquence de cette situation qui pousse les gens à louer une chambre, à faire quelques courses pour Uber ou à vendre leur force de travail sur TaskRabbit. Dans le cadre des inégalités économiques croissantes que l’on observe dans les pays industrialisés au XXIe siècle, cette soi-disant économie du partage accompagne, rend possible et met en vigueur ces nouvelles inégalités. C’est la plateforme sur laquelle l’inégalité fonctionne: c’est son système d’exploitation.

Vous comparez le processus par lequel l’Etat a abandonné Internet en mains privées à celui qui voit les oligarques russes se partager les biens de l’Union soviétique, à la fin de celle-ci. L’histoire aurait-elle pu se dérouler autrement?

L’histoire d’Internet est faite de deux parties bien distinctes. Au cours de la première, jusqu’au début des années 1990, le réseau est régi par un esprit de service public, financé par l’Etat, géré par des fonctionnaires, des universitaires, des technologistes, des idéalistes. Dans la deuxième partie, il passe dans les mains des entrepreneurs et du capital-risque. Aurait-on pu le garder public ou – c’est ce que j’aimerais – en faire un modèle mixte? Des erreurs politiques ont été faites, qui ont abouti à perdre le contrôle de la sphère numérique. Sans doute les institutions publiques auraient-elles dû garder leurs mains dans ce monde qu’elles avaient financé et créé. C’est une chose à laquelle on pensera de plus en plus, à mesure qu’il devient clair que l’Internet actuel est un ratage: il génère des inégalités, un accroissement net du chômage, une économie de surveillance.

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