«Une planète trop peuplée»: anatomie d’un mythe

La surpopulation est-elle un ressort clé de la crise écologique? Un essai militant déconstruit cette idée

«Une planète trop peuplée»: anatomie d’un mythe

Environnement La surpopulation est-elle un ressort clé de la crise écologique?

Un essai militant déconstruit cette idée

Sommes-nous trop nombreux? Nous multiplions-nous trop vite? Nos effectifs croissants sont-ils la variable principale de la crise écologique qui nous pend au nez? Non, non et non, apparemment. La surpopulation (la Bombe P, selon la formule choc lancée en 1968 par l’ouvrage de Paul Ehrlich qui popularisa ce credo) est un mythe. Croyance néfaste, car elle détourne l’attention des vrais problèmes et des vraies solutions. Croyance cruelle pour ceux dont elle fait des boucs émissaires: ceux qui se reproduisent, qui s’accroissent, qui migrent – et qui, en réalité, contribuent très peu au changement climatique en cours. C’est la thèse que livrent, brillamment, l’«écosocialiste» canadien Ian Angus et son confrère australien Simon Butler dans Une Planète trop peuplée? (Editions Ecosociété), déconstruction radicale du «mythe populationniste». La faute à qui, alors? À chacun de nous, gros pollueurs des pays du Nord? Non plus: il s’agit là d’un autre faux-semblant…

La bombe P explose-t-elle?

La population croît de manière exponentielle: tout le monde le sait depuis l’époque où le révérend Malthus le décréta en 1798. Sauf que c’est faux. «Le taux d’accroissement de la population humaine ralentit depuis presque 50 ans.» Il avait même «amorcé son ralentissement cinq ans avant que Paul Ehrlich ne publie La Bombe P». Bien sûr, croissance ralentie ne signifie pas encore croissance zéro. Cette dernière n’en deviendra pas moins une réalité dans tous les pays du monde «probablement d’ici à 2050».

Faut-il un frein d’urgence?

La croissance de la population va donc s’arrêter. Faut-il anticiper l’arrêt, en poussant les pays du Sud, où le ralentissement est plus tardif, à adopter des politiques de contrôle démographique? Pas très utile pour l’environnement, selon les auteurs, car ces pays-là émettent très peu de gaz à effet de serre… Le retard du ralentissement démographique mérite par ailleurs un rappel historique. Schéma typique: entre le XVIIIe et le XXe siècle (chaque pays selon son calendrier particulier), l’Occident voit chuter successivement ses taux de mortalité et de natalité. La «transition démographique» repose sur l’accroissement du niveau de vie qui modifie les comportements, conduisant par exemple à ne plus envisager une progéniture nombreuse comme une ressource. Le problème du Sud? Si la transition a été ralentie dans ces pays, c’est parce que «les richesses générées par les colonies furent acheminées en Europe».

Sommes-nous déjà trop?

Avons-nous déjà dépassé l’équilibre entre le nombre de convives et le contenu du garde-manger? Il paraît que non. «L’approvisionnement alimentaire mondial se caractérise par une abondance et non par une pénurie»: il suffirait à «rendre gros la plupart des gens»… Si «la production alimentaire augmente plus vite que la population, comme c’est le cas depuis 50 ans», il y a toutefois un problème: «Une bonne partie de la nourriture produite aujourd’hui ne parvient jamais à la population.» Les causes? D’une part, la transformation des céréales en carburant (facteur clé de l’explosion des prix des aliments selon la Banque mondiale), ainsi qu’en fourrage à bétail (faut-il devenir végétarien? même pas: «si nous cessions de nourrir les animaux au grain, il nous resterait encore la moitié de nos ressources en viande»). Autre cause: le gaspillage. Au Canada, il représenterait 40% de la production alimentaire.

Produire assez ou produire «bio»: faut-il choisir?

Nourrir tout le monde implique-t-il d’aller dans le mur sur le plan écologique? Les populationnistes pensent que oui. Pour eux, «le monde est confronté à un choix cornélien entre l’agriculture industrielle, qui détruit l’environnement mais nourrit tout le monde, et l’agriculture respectueuse de l’environnement, qui protège ce dernier mais ne nourrit pas la moitié des habitants sur Terre. Heureusement, il y a tout lieu de penser qu’ils ont tort.» Le contre-exemple vient de Cuba: «Soudain privé de ses approvisionnements en carburants, en engrais, en pesticides et en semences lorsque l’Union soviétique s’est effondrée en 1990, le pays a adopté à grande échelle une agriculture biologique à faible impact.» Résultat: «l’agriculture cubaine s’est plus que redressée, en usant de procédés qui n’étaient pas censés fonctionner». Plusieurs études ont confirmé cette possibilité. Une méta-analyse de 300 recherches, conduite en 2007 à l’Université du Michigan, comparait les rendements de l’agriculture industrielle et écologique en montrant que «l’approvisionnement en denrées biologiques estimé excédait l’approvisionnement alimentaire actuel dans toutes les catégories de produits».

Qui veut contrôler les naissances?

Accès à la contraception, droit à l’avortement: les instruments du contrôle des naissances «ont été contestés par les groupes religieux fondamentalistes pro-vie». Cela «a permis aux contrôleurs démographiques de donner à leur programme l’image d’un projet progressiste, à visage humain et même féministe». Si le féminisme, depuis la fin du XIXe siècle, promeut la maîtrise de la fécondité au nom des droits des femmes, le flambeau est repris ensuite par d’autres forces, des eugénistes des années 1920 aux stratèges états-uniens de la Guerre froide: on croit alors qu’en freinant la population du tiers-monde, on coupera l’herbe sous le pied au communisme – qui profite, dit-on, des excès de la démographie.

Coercitif ou incitatif, le contrôle des naissances piloté par les gouvernements se déroulera partout comme une suite d’échecs et d’exactions. A l’opposé de cela, comme le relève la spécialiste du développement Betsy Hartmann, «le comble de l’ironie veut que dans la plupart des cas l’accroissement démographique ralentisse d’autant plus vite que l’on n’en fait pas une politique prioritaire».

Ecologie contre immigration?

En novembre dernier, la Suisse balayait en votation populaire l’initiative Ecopop, qui proposait de préserver l’environnement en restreignant l’immigration. Vaste courant de pensée, dont le membre le plus connu est James Lovelock: l’inventeur de l’«hypothèse Gaïa» préconisait la réduction de l’humanité «à un demi-milliard d’individus», concentrés dans des zones converties en «refuges sûrs», protégées par l’armée contre l’afflux des «réfugiés climatiques». Paul Ehrlich, l’inventeur de la Bombe P, s’émouvait dans un livre de 2004 du fait que les immigrés pauvres dans des pays riches contribuent «davantage à la détérioration globale de l’environnement que s’ils étaient restés chez eux»… En réalité, surtout depuis les années 1990, «loin de constituer une partie du problème, les peuples du Sud mènent le combat mondial contre la destruction écologique. Ce sont nos alliés et non nos ennemis», écrivent les auteurs.

Tous responsables?

«Dès lors que survient une catastrophe écologique, quelqu’un condamne les consommateurs.» En effet: à chaque fois qu’un pétrolier déverse sa cargaison en mer, quelqu’un nous rappelle que «nous sommes tous responsables». C’est faux, rétorquent Ian Angus et Simon Butler. Pourquoi? «Une modification dans le comportement des individus ne fera au mieux qu’une différence minime» sur le plan environnemental, car l’essentiel des dégâts ne résulte pas de choix de consommation, mais de choix de production. La «souveraineté du consommateur», lequel, selon la théorie économique néoclassique, dicte sa loi au marché par ses décisions d’achat, est aussi un mythe, poursuivent les auteurs. La publicité, le marketing et l’obsolescence programmée des produits influencent son comportement. Surtout, les décisions concernant les procédés industriels lui échappent – elles sont dictées par l’arithmétique du profit.

Les entreprises sont responsables, donc, plutôt que les consommateurs. Parmi ces derniers, certains le sont plus que d’autres. Alors que «depuis 1970, une majorité d’individus en emploi dans les pays du Nord ont vu leur revenu stagner ou décliner», les sociétés occidentales se sont transformées en ce qu’un rapport de la banque Citigroup appelle «ploutonomies»: des économies où la croissance est «largement consommée par une minorité fortunée». Cerise sur le gâteau: l’armée, «le plus gros pollueur sur Terre», dont «les populationnistes parlent encore moins que des entreprises»… Que faire? Conclusion plus facile à honnir qu’à contredire: c’est «le fonctionnement même du système» qui doit changer.

«Une planète trop peuplée? Le mythe populationniste, l’immigration et la crise écologique», par Ian Angus et Simon Butler (Editions Ecosociété)

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