Le bagne en Guyane, une histoire Suisse (5)

Charles Péan, le salutiste helvétique qui contribua à liquider le bagne

L’officier suisse de l’Armée du salut fut le premier «humanitaire» autorisé par l’administration coloniale à visiter le bagne et à prêter assistance aux forçats. Il ne cessa, jusqu’à la fin de sa vie, de dénoncer cette impasse pénitentiaire qui transforme l’homme en «être abruti, désorienté, désocialisé, errant et désœuvré, finalement acculé au crime ou au vol pour ne pas mourir de faim»

Le bagne en Guyane, une histoire suisse (5/5)

Major de l’Armée du salut, le Suisse Charles Péan embarque pour une mission humanitaire au bagne le 5 juillet 1928. Sur place, la vie des forçats et l’impasse pénitentiaire «qui pourrit les hommes» le bouleversent

Livres, témoignages, missions en Guyane, puis assistance aux libérés… Péan se battra toute sa vie contre le bagne. Jusqu’à la victoire

Si le Biskra ne s’était pas cabré dans la houle, toutes tuyauteries hurlantes, Charles Péan n’aurait sans doute jamais rencontré Henri Bücher. Nous sommes en septembre 1928. Les deux Suisses sont à bord du paquebot reliant Cayenne à Fort-de-France (Martinique), et la tempête soulève la mer.

Le premier, âgé de 27 ans et sanglé dans son uniforme de major salutiste, ressemble presque à un surveillant du bagne en partance pour son année de congés payés offerte, tous les trois ans, par l’Administration pénitentiaire coloniale à ses serviteurs. Le second, avec ses frusques de fortune, est un des premiers déportés suisses au bagne autorisé à finir de purger sa peine en France, après la mobilisation de la société de patronage des prisonniers protestants et de la diplomatie helvétique.

Henri Bücher, de Zurich, a été envoyé en Guyane en mai 1922, après sa condamnation pour espionnage au profit de l’Allemagne durant la Première Guerre mondiale, le 14 mai 1918. Péan, autorisé à visiter le territoire pénitentiaire de la fin juillet 1928 au 23 août, était au courant de l’existence de ces compatriotes incarcérés à l’île du Diable pour «intelligence avec l’ennemi». Mais à la demande de son supérieur, le général salutiste français Albin Peyron, le major entré à l’Armée du salut en 1919 ne s’est pas préoccupé d’eux durant cette première mission humanitaire autorisée par le Ministère des colonies.

Charles Péan, qui retournera ensuite au bagne à maintes reprises entre les deux guerres, a préféré focaliser son enquête initiale sur deux autres catégories de forçats plus susceptibles d’émouvoir l’opinion et d’ébranler le gouvernement français: les «relégués», ces délinquants mineurs récidivistes concentrés autour de Saint-Jean-du-Maroni également surnommés les «pieds-de-biche», et les vieux «libérés», les bagnards oubliés de tous, abandonnés en Guyane où ils sont assignés à perpétuité. Le nombre de ces «libérés» est d’ailleurs griffonné à la première page de son carnet qu’il vient de montrer au «pacha» du Biskra, le commandant de bord: en ce mois de juillet 1928, 2393 ex-bagnards vivent libres dans la colonie, parmi lesquels 1099 sont donnés «perdus en brousse». Trois cents d’entre eux sont à Cayenne où les «vernis» – ceux qui ont un emploi – côtoient les «déchets», les anciens forçats clochardisés et abandonnés, imbibés de «tafia», l’alcool local.

Le Biskra – que les deux hommes abandonneront en Martinique pour le Pérou afin d’effectuer la traversée transatlantique – plonge dans le creux d’une vague. Péan, premier travailleur social admis à visiter le bagne guyanais après la grande enquête du journaliste Albert Londres en 1923, descend en urgence dans les ponts inférieurs du navire, où s’amassent les passagers les plus modestes. Il tombe sur l’Helvète Bücher. «Celui-ci me raconte son histoire qu’il appuie de nombreux papiers et documents», écrira-t-il dans son premier ouvrage Terre de bagne, publié à la fin de 1928 sur la base de son rapport de mission.

Charles Péan jauge le forçat, à qui les policiers du navire ont enlevé les menottes vu le roulis. Il voit que l’intéressé, attendu pourtant à la prison centrale de Clairvaux, a repris espoir. Se rapprocher de sa famille, pouvoir recevoir des visites, rêver d’un retour en Suisse… tout cela a redonné à Bücher un éclat de vie dans un corps usé de bagnard. La preuve est donc que ses impressions sont justes.

Péan note le nom de Bücher et les contacts de ses parents outre-Sarine. De retour dans sa cabine, il note sur une fiche toujours conservée aux Archives françaises d’outre-mer: «Privé de l’espoir de revenir un jour à une vie normale, le forçat est un homme fini. Ni l’administration péniten­tiaire, ni personne n’obtiendra rien de cet être chez qui n’existe plus aucun ressort, plus aucune volonté. […] La peine perpétuelle, premier élément de démoralisation, est la principale raison de l’échec du bagne.»

Etre salutiste, c’est combattre. Contre la pauvreté, le dénuement moral, les injustices, la dépravation. Genevois par son père et Gallois par sa mère, baptisé catholique et éduqué dans la religion réformée à laquelle il s’est converti en octobre 1919 à la maison de l’Armée du salut rue de Charonne, à Paris, Charles Péan vit sa mission comme une bataille pour l’homme plutôt que contre un système. Presque un siècle après son arrivée en Guyane, le maire de Saint-Laurent-du-Maroni, Léon Bertrand, petit-fils de bagnard et promoteur du musée du Camp de la transportation, y voit un exemple: «Mon grand-père avait fait une connerie lorsqu’il se trouvait à l’armée. Il a été envoyé ici par une justice dont la seule intention était de le broyer. Charles Péan est de ceux qui ont permis à ces bagnards de réapprendre à espérer.» Accoudé au balcon du deuxième étage de la mairie de Saint-Laurent, bâtiment militaro-colonial d’époque, l’édile a accepté de nous recevoir pour parler du projet qui lui est cher: le Centre d’interprétation de l’architecture et du patrimoine (CIAP), sis dans l’ancien camp des «transportés», à l’intérieur duquel se promènent des touristes encore trop rares. On glisse sur ses propres démêlés avec la justice française qui, en octobre 2014, l’a condamné à de la prison ferme pour une sombre histoire de corruption. L’homme est charmeur. Il nous raconte avec passion ses premières rencontres, au début des années 80, avec cet ex-bagnard libéré, devenu conseiller municipal, qui l’incita à se lancer en politique. Il mime les gestes du forçat, épinglant alors sur des cartons les ailes bleues électriques ourlées de noir des papillons Morpho, dont il faisait des tableaux pour les revendre au marché.

Charles Péan, notre héros suisse, n’est pas loin. Lui et sa troupe de salutistes, installés à partir de 1933 à Saint-Laurent-du-Maroni au foyer de l’œuvre de Guyane, devenue aujourd’hui l’école adventiste La Persévérance, collectionnaient ces fresques en ailes de papillons. Idem au QG de l’Armée du salut, rue Malouet à Cayenne, entre la place des Palmistes et le canal Laussat qui délimite, de nos jours, la ville européenne et les semi-bidonvilles des immigrants brésiliens, où drogue et prostitution fleurissent.

Impossible, aussi, d’évoquer l’action et la mémoire de Charles Péan sans rendre hommage à ceux qu’il alimenta souvent en informations dans les années 30, au risque d’être expulsé de Guyane par la «péniten­tiaire». Péan était une des sources de ceux qui firent formellement fermer le bagne, par décret-loi du président français Albert Lebrun, le 17 juin 1938: le député de Nancy Louis Marin, le procureur Paul Matter (membre éminent de la société d’entraide protestante), les journalistes Henri Béraud et Marius Larique, les ministres du Front populaire Marc Rucart (Justice) et Marius Moutet (Colonies), et surtout le politicien guyanais Gaston Monnerville, détracteur infatigable du bagne colonial, qui terminera président du Sénat et adversaire politique résolu de Charles de Gaulle. A tous, il fait passer le même message: «La suppression du bagne s’impose et ne soulèverait aucune difficulté.»

Un Suisse aux avant-postes de ce grand combat humanitaire français! Ou plutôt des Suisses. Car dans la foulée de Charles Péan, d’autres recrues helvétiques de l’Armée du salut s’engagent: Chastagnier, Hausdorff, les époux Waely qui demeureront seuls, isolés, en Guyane pendant les terribles années de guerre 1940-1943, alors que la colonie manque de tout et que l’application intransigeante des lois pénitentiaires par le régime de Vichy transforme le bagne en mouroir. Car l’abrogation officielle des pénitenciers de Guyane tarde à entrer en vigueur.

En 1938, l’année même de sa fermeture, deux convois de bagnards quittent l’île de Ré pour Saint-Laurent. Huit ans plus tard, en 1946, vider le bagne est un casse-tête: 1059 forçats sont libérés à Cayenne, 857 sur le territoire du Maroni. Charles Péan devient alors un des interlocuteurs privilégiés des autorités pour la mise en œuvre de leur rapatriement, pour lequel l’armée du Salut loue un navire, l’ Athos II. A bord, les salutistes encadrent, accompagnent, soignent les forçats à bord.

Les derniers bagnards rapatriés quittent la Guyane sur le San Matteo, le 1er août 1953. Péan est à l’arrivée au Havre. Ils sont devenus les siens. Leur salut a été l’œuvre de sa vie comme il le redira encore, dans les années 80, lors d’une soirée télévisée des Dossiers de l’écran consacrée au fameux film Papillon. Apôtre des bagnards? Non. «Plutôt un défenseur de l’humanité, corrige le maire de Saint-Laurent, Léon Bertrand. Un de ceux qui, aujourd’hui, permettent à la Guyane de se réapproprier le bagne et ses fantômes. Au lieu de leur tourner le dos.»

Charles Péan, l’insurgé suisse du bagne, est mort à Neuchâtel, en 1991. Le 14 juillet, jour de la fête nationale française.

«La suppression du bagne s’impose et ne soulèverait aucune difficulté»

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