Portrait

Johann Roduit, le Valaisan hyperconnecté sur le monde et l’agora

Johann Roduit, enfant de Fully et de Martigny, dirige depuis peu le Centre d’humanités médicales de l’Université de Zurich. Il multiplie les initiatives pour populariser le débat en bioéthique auprès du grand public. Il est aussi le curateur des légendaires TEDxMartigny. Prochain sur la liste, ce 11 septembre

Johann Roduit dirige depuis peu le Centre d’humanités médicales de l’Université de Zurich. Ce Valaisan multiplie les initiatives pour populariser le débat en bioéthique auprès du grand public. C’est au train de six heures trente-neuf du matin, en gare de Martigny, que l’on retrouve, venu nous cueillir sur le quai, Johann Roduit, 33 ans.

On le cherchait du regard, sa veste vermillon se signale à nous comme un emblème totémique: aussi rouge vif que les sceaux de cire des représentants du Valais au pied de l’Acte de réunion du canton à la Confédération en 1815.

Et pour cause: il porte le survêtement créé pour ceux des organisateurs qui participent à une manifestation des fêtes du bicentenaire de l’entrée du Valais dans la Confédération. On est le 27 août, deux semaines avant que fuse le prochain TEDxMartigny.

Au programme 13 orateurs et oratrices pour, précisément, un spécial Bicentenaire où entomologiste, neuroscientifique, entrepreneurs, diplomate, chanoine-aumônier, designer industriel, historien, géographe, analyste antiterroriste ainsi que la blogueuse et web-entrepreneuse Xenia Tchoumitcheva se disputeront la scène de ce TEDx.

Pareil feu d’artifice ne s’improvise pas. Afin qu’au final tout paraisse si simple, si naturel et si fun pour les spectateurs. Et c’est pourquoi, en ce jeudi de fin août, Johann Roduit, coorganisateur de l’événement, s’apprête à en diriger la répétition générale. Qui devra rester à l’abri des regards.

Connecteur

On marche d’un pas rapide jusqu’à l’Hôtel Vatel, on pose ses affaires sur une table de la terrasse de l’hôtel encore endormi. Johann Roduit, comme une seconde nature, attire notre attention sur la sculpture d’un artiste valaisan au milieu du gazon. Brève histoire de l’œuvre, un bronze de 1998, «Grand Charles attend», nom de l’artiste Michel Favre, mise en contexte, il était un invité du premier TEDxMartigny.

On tient le premier mot clé de notre portrait: connecteur. Oui, assurément, Johann Roduit est un connecteur, cette figure emblématique de l’époque qui met les gens en relation, qui sait tisser dans l’espace physique et mental un réseau serré d’idées, d’actions, de relais, d’associations, de cercles, d’hommes et de femmes, de tous âges, de toutes provenances, de tous horizons.

A son actif déjà, une association pollinisatrice, Neurhone, dont le siège est à Gletsch, qui regroupe en son comité une fine équipe de 5 jeunes Valaisans et Valaisannes à la tête bien faite, tournés vers l’avenir, le partage et l’enthousiasme couturé au corps. Neurhone sert de rampe de lancement aux désormais légendaires TEDxMartigny, ainsi qu’aux non moins courus Carnotzets scientifiques.

Mais tout cela n’est encore que le prénom. Johann Roduit est également le cofondateur du think tank genevois NeoHumanitas. Lequel encourage les échanges et les ­réflexions sur les enjeux socio-éthiques et géopolitiques liés aux applications des technologies émergentes sur l’être humain. Dans sa charte, l’association ­déclare «ne pas favoriser une idéologie particulière (qu’elle soit transhumaniste, libérale ou conservatrice)», mais offrir au contraire «un espace de discussion au-delà des différences d’opinions où chacun est libre de s’exprimer selon ses convictions».

Attention, nouveau mot clé: «humanité augmentée» ou «humanité améliorée»: le centre de gravité des préoccupations actuelles de Johann Roduit. C’est à l’Université de Vancouver (UBC), au Canada, où il passe un master en philosophie et théologie, qu’il commença, il y a une dizaine d’années, à systématiser le faisceau de questions éthiques que nous posent les technologies de l’amélioration humaine. C’est à Vancouver d’ailleurs qu’il discute avec passion du sujet avec Pascal Couchepin, alors en déplacement pour les Jeux olympiques 2010.

Son master canadien en poche, Johann Roduit décide de se muscler en philosophie analytique, de butiner des connaissances en relations internationales, d’affûter sa réflexion en bioéthique: il pointe ses antennes sur Oxford, en Angleterre, et ses fameux «Centre for Neuroethic» et «Uehiro Centre for Practical Ethics», que dirige le professeur Julian Savulescu.

Par quoi l’on comprend que le troisième mot clé de l’univers de Johann Roduit est le mot «mobilité». Du Valais au Canada, du Canada au Royaume-Uni, et du Royaume-Uni à… à l’Université de Zurich, qu’il choisira pour finaliser sa thèse de doctorat sous la direction de Nikola Biller-Andorno. Le sujet? La notion de perfection dans le débat éthique sur l’amélioration humaine. Il la boucle l’année dernière pour être nommé dans la foulée «managing director» du tout nouveau Centre d’humanités médicales que l’Université de Zurich s’avise de fonder cette année.

Les journées ont-elles 24 heures pour ce chercheur infatigable qui parcourt ainsi au pas de charge, l’un après l’autre, tous les échelons de la hiérarchie universitaire?

On se pose bien sûr la question, d’autant que notre quatrième mot clé pointe son nez: «communication». Car, non content, au sein de tous les cercles et les revues du monde académique, d’arpenter la réflexion autour des technologies émergentes appliquées au corps, aux tissus, aux os, aux articulations et à l’esprit humain, Johann Roduit tisse une toile dense en direction du grand public: il blogue pour le Huffington Post, multiplie les articles d’opinion dans Le Temps ou L’Hebdo.

Et crée «Superhumains.ch», un projet destiné à dialoguer avec des adolescents des collèges et des classes professionnelles sur les questions de bioéthique et de technologies émergentes.

Un débat qu’il poursuit encore à l’Université de Zurich, où il propose, pour le nouveau semestre universitaire, de parcourir avec ses étudiants les films les plus récents qui traitent du débat de l’homme augmenté et de l’enjeu éthique homme-machine. Une occasion pour lui de nous parler encore, sur la terrasse de l’Hôtel Vatel que commence à réchauffer le soleil du matin, de l’œuvre du cinéaste Andrew Niccol

Polliniser la connaissance, disperser à tout vent le savoir, ne pas craindre la cité, le public, l’agora, le débat, sortir résolument des tours d’ivoire académiques, c’est aussi l’une des préoccupations majeures de cet enfant de Fully et de Martigny, de Johann Antoine Robert Roduit. Antoine et Robert? Les prénoms de ses deux grands-pères, Robert Roduit et Antoine Vuignier. Des familles bien enracinées en Valais et qui lui inculquent le goût du service à la communauté, de l’esprit d’entreprise, de la liberté de pensée… Et le sens du réseautage.

Et s’il mène sa vie comme un rallye effréné autour du globe, c’est qu’il a sans doute médité cette villanelle du poète gallois Dylan Thomas, «Do not go gentle into that good night» qui a percuté ses tympans dans le film Interstellar, de Christopher Nolan: «N’entre pas apaisé dans cette bonne nuit. Mais rage, rage encore lorsque meurt la lumière»: sache faire de ton existence un constant éclair d’enthousiasme, un flux d’énergie qui change à chaque fois la donne, qui bouge les lignes, qui imprime sa marque, qui change le monde, avant que la mort ne frappe à ta porte. Elle l’a tant interpellé, cette villanelle, qu’il nous donne le lien du commentaire on line qu’en fait sur Mycroft Andrew Barker. «Poésie», cinquième mot clé.

Hyper-connecté sur le monde et ses nouvelles technologies, Johann Roduit, mais la tête dans la poésie, aussi. La poésie la plus poignante. Et ça, les machines ne savent pas encore faire…

 

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