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Alternatiba, un festival contre l’effondrement

Un «village de transition vers le monde de demain» surgit à Genève, comme dans une centaine d’autres localités depuis 2013. 20 000 personnes y sont attendues

Alternatiba, un festival contre l’effondrement

Climat Un «village de transition vers le monde de demain» surgit à Genève, comme dans une centaine d’autres localités depuis 2013

20 000 personnes y sont attendues

Il existe une high road et une low road – une «voie royale» et une «voie étroite» – vers le changement. «La high road, c’est par exemple la promesse de Jeremy Corbyn, élu contre toute attente à la tête du Parti travailliste anglais, qui a déclaré mardi vouloir renationaliser les trains. Cette mesure, soutenue par 80% des Anglais, ne signifierait pas le retour à la centralisation: il s’agirait de gérer les trains de manière coopérative entre l’Etat, les voyageurs, les travailleurs et tous les gens concernés. Ce serait un cas de figure idéal d’une transition sociale faite avec tous les moyens de la société», analyse Michel Bauwens. Le théoricien belge de l’économie participative est ce week-end l’un des invités d’Alternatiba Léman: incarnation lémanique, transfrontalière, d’une série de festivals de taille géante organisés comme autant de «villages de transition vers le monde de demain».

Et… la low road? «C’est le scénario grec: un pays colonisé, qui ne peut même plus voter ses propres lois, où toute transition politique est bloquée et où la société civile doit survivre dans une situation rendue très difficile par le manque de moyens et l’austérité. Dans ce cas, la transition se fait dans la douleur.» High ou low, donc. Ou, comme se le demande l’économiste français Serge Latouche, penseur de la «décroissance sereine» et également invité comme orateur: «Construire l’avenir avant ou après l’effondrement?»

Le festival attend 20 000 personnes dans une vingtaine de sites du quartier genevois de Plainpalais. Il comprend, de vendredi à dimanche, des conférences et des tables rondes, des ateliers pratiques, des films (lire ci-contre), des concerts et des pièces de théâtre centrés sur les «initiatives locales pour le climat et le bien vivre ensemble». Face à l’apparente impossibilité d’un changement global venu d’en haut («vingt ans de négociations ont débouché sur des accords toujours plus faibles… et 60% de gaz à effet de serre supplémentaires», notent les organisateurs), on mise ici sur les mobilisations locales, mais de plus en plus interconnectées, de la société civile.

Des lémans dans la poche

A côté du duo franc/euro, nos porte-monnaie pourront accueillir dès ce week-end des billets d’un troisième type, appelés «lémans». Convertible à parité fixe avec l’euro, cette nouvelle monnaie pourra être achetée dans des bureaux de change ad hoc et dépensée auprès d’une «communauté de paiement» regroupant les entreprises, entités à but non lucratif et collectivités publiques qui ont adhéré aux valeurs éthiques consignées dans la Charte du léman.

Une monnaie complémentaire transfrontalière pour le bassin lémanique: pourquoi? «Elle a pour objectif de «re-localiser» l’économie. L’utiliser implique de privilégier les entreprises et les commerces proches», répond Jean Rossiaud, président de l’association Monnaie Léman. Quelle est l’échelle idéale d’une telle devise? «Celle du bassin de vie – le territoire où les gens travaillent, habitent, vont au théâtre, prennent l’avion.» Paradoxe fascinant: le tarmac d’où l’on s’envole est l’un des critères sociologiques qui définit l’espace local.

Lancé lors d’Alternatiba, le léman circulera en espèces et sous la forme de crédits mutuels à taux d’intérêt zéro, «correspondant toujours à des échanges réels de biens ou de services entre partenaires, de manière multilatérale». Le système «pourrait évoquer d’une part les anciens carnets à lait de nos campagnes, où l’on notait le lait apporté par les paysans, et avec lesquels ceux-ci pouvaient acheter en échange un peu de blé à la coopérative». Un archaïsme? «L’outil informatique permet de redonner vie et de multiplier à l’infini ce genre de transaction, sortant du petit village et de l’économie autarcique pour se projeter dans le futur.»

Qu’est-ce qui pousserait les acteurs économiques à adopter le léman? «Les petites entreprises qui ont parfois des problèmes de liquidités comprennent sans peine l’intérêt d’un crédit mutuel à taux zéro. Pour les commerçants, accepter des lémans en adhérant à la Charte fonctionne comme un label: cela permet de dire: «Venez chez nous, nous sommes éthiquement responsables sur le plan social et environnemental…» Signalons que d’autres expériences de monnaies parallèles sont en cours ailleurs. Le WIR, lancé à Bâle en 1934 dans le contexte de la crise économique mondiale, est toujours en usage. «Et le Sardex marche bien en Sardaigne. Après dix-huit mois d’existence, il est utilisé par plusieurs milliers d’entreprises.»

Le salut par le peer-to-peer

Sauver le monde. Vers une économie post-capitaliste avec le peer-to-peer: dans un livre d’entretiens paru sous ce titre en mars dernier, Michel Bauwens annonce une sortie possible de l’état de crise généralisée qui marque l’époque, grâce à la diffusion de la logique du «pair à pair». Mais comment ce modèle, en usage dans les échanges entre utilisateurs des réseaux numériques, peut-il se généraliser à l’ensemble de nos économies? Et comment peut-il apporter des réponses à l’urgence climatique?

«Pour survivre à la crise du climat, nous devons faire un saut énorme dans ce qu’on appelle l’efficacité thermodynamique: c’est-à-dire employer beaucoup moins de matière et d’énergie pour produire notre bien-être», répond Michel Bauwens. Exemple? «Aujourd’hui, la moitié des éléments modulaires qui composent une voiture voyagent sept fois autour de la terre avant que le produit fini soit livré: c’est un gaspillage énorme. Dans un modèle pair à pair, la conception elle-même d’un produit est participative. Elle est le fait de communautés de designers et de concepteurs, des open design communities qui ont pour priorité la durabilité environnementale.»

Les résultats sont concluants. «On les voit bien dans les voitures créées selon ce procédé open source, Tabby et Wikispeed. Le moteur de cette dernière est cinq fois plus efficace énergétiquement que ce qu’on trouve aujourd’hui ailleurs dans l’industrie. Pour atteindre la durabilité, il faut que la conception soit libérée du marché, c’est-à-dire de l’obligation de l’obsolescence planifiée: tous les produits industriels fonctionnent selon ce modèle-là, qui implique évidemment un gaspillage énorme.»

Paysans et mangeurs

«La Confédération favorise une agriculture paysanne indigène rémunératrice et diversifiée, fournissant des denrées alimentaires saines et répondant aux attentes sociales et écologiques de la population.» Tel est le préambule de l’initiative populaire «Pour la souveraineté alimentaire» du syndicat paysan Uniterre, actuellement en phase de récolte de signatures. A la différence de l’initiative quasi-homonyme de l’Union suisse des paysans, soutenue par l’UDC, celle d’Uniterre se place dans la perspective internationaliste qui fut à l’origine de ce concept, lancé en 1993 par le mouvement paysan mondial Via Campesina – dont Uniterre, également invité à Alternatiba, est le représentant helvétique.

En clair: «Une priorité, dans les pays du Sud comme dans ceux du Nord, donnée à l’agriculture locale et aux filières courtes. Des échanges internationaux sont bien sûr nécessaires, mais il faut qu’on arrête de mettre les agricultures du monde les unes contre les autres», explique Nicolas Bezençon, secrétaire syndical à Uniterre. A quoi ressemble une souveraineté alimentaire? Les coopératives livrant des paniers de légumes en abonnement fonctionnent aujourd’hui comme des «micro-laboratoires» de cette approche, «qui fâche les grandes surfaces car elle instaure un discours direct entre les producteurs et les mangeurs, remettant les populations au centre de la question alimentaire».

www.alternatiba.eu/leman

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