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Wikipédia fait-elle fuir les femmes?

Une conférence et des ateliers pour combler le «gender gap»

C’est le sixième site web du monde par ordre de fréquentation. On y parle 291 langues. Les articles encyclopédiques qu’on y trouve sont rédigés, améliorés et mis à jour par quelque 73 000 contributeurs réguliers. Le 90% de ces derniers, paraît-il, sont des hommes. Cherchez l’erreur…

Justement: la Fondation Emilie Gourd (qui a pour but d’«encourager et de développer l’information sur les questions féminines et féministes en Suisse romande»), le Bureau de l’égalité de l’Université de Genève et l’association Wikimedia CH (qui œuvre pour enrichir Wikipédia de contenus en lien avec la Suisse) se sont regroupés pour mettre au jour les ressorts du déséquilibre sexuel dans la grande encyclopédie participative, et pour tenter d’y remédier – au moins à l’échelle régionale.

Le coup d’envoi de l’opération est donné mardi 29 septembre à 18h30 lors d’une conférence publique à l’Université de Genève*. Le projet se déroulera ensuite, entre 2015 et 2016, en une série d’ateliers pratiques, ouverts aux contributrices et contributeurs potentiels, autour du mot d’ordre «Comblons l’écart de genre sur Wikipédia» («Let’s fill the Wikipedia gender gap»).

Il s’agit en effet de briser un cercle vicieux. Les femmes sont non seulement méchamment sous-représentées parmi les rédacteurs, mais également dans les contenus de Wikipédia. «Les articles sur les femmes célèbres sont plus rares parmi les contributions et se focalisent davantage sur les aspects de la vie privée (mariages, enfants, etc.) que sur leur apport intellectuel ou artistique», notent les organisatrices.

Débordante masculinité

Allons voir. Dans la «Liste d’ar­ticles à créer ou améliorer» figurant sur la page du «Projet: Suisse/Biographies des femmes en Suisse» , on pioche, un peu au hasard, celui consacré à la comédienne Ludmilla Pitoëff. «Après un essai malheureux au Conservatoire d’art dramatique, elle rencontra Georges en avril 1914», nous renseigne l’encyclopédie. Quoi d’autre? C’était «une actrice menue et qui paraissait de prime abord effacée mais qui rayonnait sur scène d’une présence extraordinaire». Le dénommé Jean Nepveu-Degas – poursuit l’article – la décrivit dans Les Trois Sœurs en 1929: «Le mince visage pâle, le regard dévorant, la frêle silhouette claire et la voix pathétique.» Oui, Wikipédia peut mieux faire… Autre entrée de la liste des oubliées et négligées de l’encyclopédie numérique: l’écrivaine genevoise Catherine Safonoff, pourtant auteure de dix ouvrages depuis la fin des années 70, n’a, elle, pas d’article du tout.

Malheureusement, ce n’est pas tout. «Les femmes peinent à se faire reconnaître en tant qu’expertes. Et lorsqu’elles interagissent sur des sujets, elles sont souvent déboutées par l’agressivité des propos tenus lors de modifications d’articles.» La brutalité de l’accueil qu’on reçoit lorsqu’on commence à publier sur le site est «souvent la cause de la défection des femmes en tant que contributrices». Le club, théoriquement très ouvert, des contributeurs de Wikipédia tend ainsi à perpétuer sa débordante masculinité. Voilà pourquoi, après l’atelier consacré à la «Pratique de rédaction et modification d’un article», le programme prévoit une session sur le thème «Ténacité: comment répondre aux commentaires».

* «Wikipédia: qui parle de quoi? Enjeux de la construction participative du savoir», mardi 29 septembre à 18h30, salle U300, Uni Dufour, Genève. Avec Florence Devouard (ancienne présidente de la Wikimedia Foundation), David Garcia («data scientist» à l’EPFZ) et Mikaela Assolent (coorganisatrice de l’Editathon Wikipedia Art + Feminism 2015 à Paris).

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