Vie numérique

«Dadabot», lorsque les algorithmes produisent notre culture

De plus en plus d’artefacts intellectuels sont créés de façon automatique par des machines. Spécialistes de la civilisation numérique, Nicolas Nova et Joël Vacheron publient un ouvrage explorant les manières dont les artistes jouent de cette nouvelle donne

«Algorithme»: ça vient de loin. Du califat abbasside, il y a douze siècles, précisément. Et du nom de Muhammad ibn Mūsā Al-Khwarizmi (latinisé «Algoritmi»), mathématicien né vers 780 dans l’actuel Ouzbékistan, mort à Bagdad vers 850: l’homme grâce auquel l’Occident apprit l’algèbre. Pour l’algorithme contemporain, destiné à tourner sur un ordinateur, il faudra attendre un peu plus longtemps: la pionnière de l’informatique Ada Lovelace rédigera le tout premier vers le milieu du XIXe siècle. L’ossature de la programmation numérique de notre monde actuel repose ainsi sur le travail d’une Anglaise victorienne et d’un Perse arabophone.

Un algorithme, c’est une séquence d’instructions appliquées de façon systématique. Donnez des commandes à une machine, elle vous secondera. Donnez-lui un algorithme, elle se mettra à faire le boulot toute seule. C’est ainsi que les algorithmes font aujourd’hui du trading, du conseil d’achat personnalisé sur des sites tel qu’Amazon, de la rédaction automatique de news dans le domaine du sport ou de la finance – et de l’art. Le Genevois Nicolas Nova et le Lausannois Joël Vacheron, spécialistes des cultures numériques, s’intéressent précisément à ce qui se passe lorsque la production d’artefacts culturels est confiée à des algorithmes, ou à des formes d’interaction entre ceux-ci et les êtres humains. Ils explorent ce territoire dans Dadabot, ouvrage foisonnant paru ces jours aux éditions Idpure.

Comment écrire 200 000 livres

Des exemples? Les algorithmes écrits par le compositeur californien David Cope, grâce auxquels une machine peut créer des pièces qui sonnent, au choix, comme du Bach, du Chopin, du Mahler, ou comme un ragtime de Scott Joplin. Ou les algorithmes auxquels carbure le projet Ghost Writers de Traumawien: maison autrichienne d’«édition paradoxale», celle-ci entreprend en 2012 d’envahir les rayonnages virtuels d’Amazon avec une quantité massive de livres numériques, générés automatiquement à partir des commentaires laissés par les internautes sous les vidéos du site YouTube…

Nova et Vacheron regroupent ces expériences sous le terme «Dadabot» (une moitié de «dadaïsme», une moitié de «robot»), emprunté au musicien bostonien CJ Carr, dont le blog Dada Bots Industries regroupe quelques «artistes artificiels» qui remixent des morceaux pop tels que la Bohemian Rhapsody de Queen. D’autres auteurs préfèrent le terme «uncreative», forgé par le poète new-yorkais Kenneth Goldsmith (lire LT du 30.01.2015), théoricien et praticien de l’«écriture non créative».

Après avoir fleuri ainsi dans les marges de la production artistique et intellectuelle, le dadaïsme robotique et l’uncreative writing sont en train d’entrer dans le mainstream. David Cope a participé ainsi à la création de l’application pour appareils mobiles JamBandit, qui permet à tout utilisateur, sans aucune compétence préalable, d’improviser de la musique baroque, du jazz ou du hard rock avec l’aplomb d’un virtuose. Dans un autre registre, moins artistique, le spécialiste en management Philip M. Parker a mis au point un outil algorithmique pour rédiger et mettre en page automatiquement des études sur n’importe quel sujet à partir des informations disponibles sur le Web. En 2008, il affirmait avoir produit ainsi 200 000 livres.

Oedipe et Scarlett Johansson

D’autres artistes construisent leur œuvre en se branchant sur les algorithmes existants – par exemple ceux, tout-puissants, de Google. Il en va ainsi de Matt Farley, musicien, réalisateur et humoriste de Manchester, et de son projet Motern Media. Matt crée ses chansons à l’ancienne, c’est-à-dire avec sa voix et un piano, mais de manière frénétique (il lui faut «entre cinq minutes et une heure» pour une chanson, d’après son interview dans Databot), et avec des titres qui touchent une infinité de sujets plus ou moins triviaux de la culture ordinaire: cela va de Scarlett Johansson Has Good Taste à Oedipus Made Several Mistakes, en passant par What Is the Difference Between a Frappe and a Milkshake.

Matt Farley dissémine ensuite ses morceaux – il y en a actuellement 18 000 – via la plateforme d’écoute en ligne Spotify, et il attend que les internautes tombent là-dessus en faisant toutes sortes de recherches via les algorithmes de Google. Aussi dérisoires soient-elles, les quelques poussières de dollars engrangées à chaque écoute sont censées s’additionner en formant un revenu décent… Il faut dire que la qualité du résultat est étonnamment potable. Et de toute façon, comme l’observe la musicienne californienne Holly Herndon dans une autre interview, «nous avons accompli tout ce qu’on pouvait accomplir avec les musiques à guitare, avec les subcultures ghettoïsées des années 80 et avec la mélancolie intellectualisée des raves techno». Autant aller voir ailleurs.

Dans tous ces cas, et plus en général dans tout le territoire des cultures algorithmiques, la création suppose la participation d’autrui. Cela peut prendre la forme de l’évocation virtuelle d’entités absentes, telles que Mahler ou le chanteur de Queen: le phénomène renvoie alors à ce que Jacques Derrida appelait «hantologie», mot-valise composé de «hanter» et d’«anthologie», désignant ici «l’accumulation et la résurgence de traces fantomatiques du passé dans la création». Cela peut aussi consister en une exploitation sauvage des ressources en ligne, comme dans le cas de Phillip M. Parker.

Tout le monde sur le balcon

Souvent, ces artefacts algorithmiques supposent la participation de l’utilisateur lambda du Web, plus ou moins à son insu. Les algorithmes de Google ne seraient rien, en effet, sans nos recherches qui les alimentent et qui dopent leur puissance. «Dans un un grand nombre des logiciels que nous utilisons quotidiennement, la part de la machine n’est que le sommet de l’iceberg. Prenez Google Traduction: ça ne fonctionne que dans la mesure où ça peut moissonner une quantité gigantesque de documents produits par des êtres humains. Le travail humain est de plus en plus caché et présenté sous la forme de pure intelligence artificielle», avance, dans une des interviews de Databot, l’artiste et designer italien Silvio Lorusso.

Dans l’environnement numérique actuel, on peut dire que «lire, c’est écrire», poursuit Lorusso. Pour explorer cette nouvelle donne, l’artiste a lancé le projet Networked Optimization, avec la collaboration de son confrère allemand Sebastian Schmieg et celle (involontaire) des lecteurs de livres numériques sous le format Kindle. Le principe? Une fonction de Kindle permet au lecteur de surligner des passages du texte, mais aussi de voir quels passages ont été surlignés par les autres lecteurs. En prenant des livres de développement personnel et en n’en gardant que les passages les plus fréquemment soulignés, Lorusso aboutit à des versions «optimisées par le réseau»: le surlignage majoritaire compose un hybride vaguement monstrueux de psychologie populaire et de sagesse des foules.

En exposant les processus de fabrication culturelle à l’œuvre dans la culture numérique, l’acte esthétique du dadaïsme robotique trouve son horizon politique. «Qui écrit ces algorithmes, sur la base de quelles décisions?» se demande l’artiste néerlandais Constant Dullaart. «Voici le changement le plus radical qui doit se produire: ces algorithmes, ces manères de voir comment l’information est traitée, doivent devenir publics. Ils devraient être rendus plus facilement accessibles, tout en étant soumis à une forme de contrôle ou d’examen approfondi.» Il y a un risque, en effet: alimentés par les clics majoritaires et par vos propres habitudes, les algorithmes peuvent vous rendre plus difficile l’accès à tout ce qui se situe en marge de votre mainstream personnalisé. «L’écart continuera à s’élargir. Le mainstream deviendra encore plus mainstream et les subcultures deviendront encore plus subculturelles et cachées.»

Relevons, au passage, que Constant Dullaart est également l’inventeur du concept de «balconisation», qui décrit notre mode de vie à l’ère numérique: «C’est exactement comme si vous étiez sur un balcon. Il y a des toujours des passants en bas de l’immeuble qui peuvent vous entendre. En même temps, ça donne l’impression d’un espace privé, vous vous y sentez chez vous. Voilà ce que je veux dire quand je dis: nous sommes tous sur le balcon.»

Dadabot. Essay about the hybridization of cultural forms (music, visual arts, literature) produced by digital technologies, par Nicolas Nova et Joël Vacheron, conception graphique de Raphaël Verona (Editions Idpure)

Publicité