Enfance

Maltraitance, un drame qui se transmet

L’association 1, 2, 3, Soleil présente dimanche un documentaire centré sur les auteurs de violences. La solution passe par eux

«Ça m’a renvoyé dans le passé. Je m’étais toujours dit que je ne voulais pas faire la même chose que mes parents, et je me suis rendu compte que j’étais en train de la reproduire.» Ainsi s’épanche un «auteur de maltraitance» devant la caméra de l’association 1,2,3, Soleil, en évoquant le moment où il réalise qu’il est en train de brutaliser sa progéniture. L’organisation romande, active depuis 2005 dans la sensibilisation du public au problème de la maltraitance envers les enfants, présente dimanche 15 novembre son documentaire Non, ce n’est pas moi. Signes particuliers: à côté des intervenants médico-sociaux et des chercheurs, le film donne la parole et le rôle central à ceux qui perpètrent ces violences. L’idée, c’est en effet que la solution passe par eux.

Typologie: la maltraitance peut être physique, sexuelle, psychologique, par négligence. Elle peut être indirecte, lorsqu’un enfant est exposé en tant que témoin captif à une violence qui s’exerce au sein du couple parental. D’où vient-elle? Impossible d’identifier un profil type parmi les auteurs. Certains facteurs contextuels (stress ou isolement social, par exemple) semblent accroître les probabilités du passage à l’acte, mais ne cernent pas l’origine du phénomène. Le constat qui revient chez les experts, c’est que la première cause de maltraitance, c’est une autre maltraitance.

À l’origine de la violence parentale sur les enfants, on trouve «en premier lieu le vécu des parents qui ont eux-mêmes été victimes de mauvais traitements et qui reproduisent ce schéma éducatif sur leurs propres enfants, ne sachant pas comment faire autrement», explique Jean-Jacques Cheseaux, pédiatre à l’Hôpital de Sion et au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). «Lorsqu’un enfant est maltraité, traumatisé, ce n’est pas seulement un enfant qui est touché, c’est aussi toute une lignée», lui fait écho François Ansermet, pédopsychiatre aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

Au CHUV, la psychologue Pascale Forni et la psychiatre Alessandra Duc Marwood ont créé en 2010 une unité de traitement de la maltraitance appelée «Les Boréales», s’adressant aussi bien aux victimes qu’aux auteurs de violences. Leur approche pionnière est le fil rouge du documentaire. «Lorsqu’on fait un enfant, on arrive avec notre vécu dans nos valises. En général, les parents maltraitants arrivent avec leur propre vécu de maltraitance et sont convaincus que eux font beaucoup mieux que leurs parents», constate Pascale Forni. Résultat? «Lorsque les travailleurs sociaux ou les psys viennent grattouiller, ces parents se fâchent parce qu’ils se disent: comment osez-vous me juger, alors que moi, personne ne m’a protégé? Il faut faire attention à eux, à leur souffrance d’enfant, à leur sentiment d’impuissance d’avoir raté quelque chose avec leur propre enfant. Il faut faire des liens entre leur vécu d’avant et leur vécu de parents. Si on les confronte de face, c’est fichu.»

«Confronter de face» peut également se révéler une impasse lorsqu’on aborde les enfants qui subissent des mauvais traitements: «Pour certaines victimes, le fait de remettre en question ses propres parents est insupportable. Pour régler le conflit interne, qui surgit lorsque celui qui devrait les protéger leur fait du mal, ils vont déployer un mécanisme de défense qui met cette personne sur un piédestal. On appelle ça l’identification à l’agresseur», reprend la psychologue.

Pour interrompre l’engendrement de la violence, il faut donc intervenir sur l’ensemble des personnes impliquées. Comme le relève Alessandra Duc Marwood, «les victimes iront mieux s’il y a une reconnaissance de la maltraitance par les auteurs. Elles vont donc moins facilement reproduire les schémas de maltraitance, et cela évite la transmission transgénérationnelle.»

Projection publique dimanche, 15 novembre 2015 à 10h30, Cinéma Capitole, Av, du Théâtre 6, Lausanne. Entrée libre, mais inscription obligatoire: http://www.association123soleil.ch/projection-du-film-non-ce-nest-pas-moi/

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