Charivari

La kalachnikov de Kaaris

Ce qui fait le plus mal dans les attentats de vendredi à Paris, c’est le clivage entre une jeunesse qui rit et une jeunesse qui tue. Le rap dit ça depuis longtemps, mais les autorités ne l’ont pas entendu

Des jeunes qui tuent d’autres jeunes. S’il y a une image qui fait mal dans les attentats de Paris et qui a déjà été dûment commentée par les sociologues depuis vendredi, c’est le choc sanglant entre deux jeunesses que tout oppose. D’un côté, la vague libertaire, intellectuelle, laïque et plutôt nantie, réunie sous l’étendard «Je suis Charlie». On retrouve beaucoup de ses représentants parmi les victimes de la tuerie. De l’autre, la vague moins privilégiée, sans doute moins cultivée, plus réactionnaire, dont les membres, souvent chômeurs et fils de chômeurs, se sentent rejetés par le système et dont certains, certains seulement, sont prêts à tuer et/ou à mourir pour se venger. La polarisation est réductrice, mais tout le monde en convient: la grande majorité des jeunes radicalisés sont plutôt banlieusards et sans perspective professionnelle que thésards promis aux hautes fonctions de l’Etat. Ils ont la haine, le «bleudia» comme ils disent en verlan, et assument leur extrémisme.

En témoigne ce récit d’un rescapé du Bataclan particulièrement bouleversant. Alors que le public s’était couché dans la fosse pour se protéger, le jeune homme raconte que les terroristes ont exigé des victimes qu’elles les regardent avant de les shooter. Yeux dans les yeux, pour dire: «Je suis là, j’existe dans ma toute-puissance désespérée, tu t’en souviens maintenant que tu vas crever?»

Cette haine pleine de détresse est insoutenable. Presque autant que les chansons du rappeur Kaaris qui dans «Chargé», un titre qui a fait un carton au printemps 2014, lance «J’rêve de faire sauter le Ministère, et de me faire schnicav par la veuve du commissaire. Ce monde avale et te digère, écoute les balles siffler du 93 au Niger.» Le refrain? «Kalash est chargé, kalash est chargé, kalash est chargé.»

Sur sa page FB, ces jours, Kaaris souhaite «paix à ceux qui ont perdu un proche». Un peu penaud peut-être, même si sa fiction n’est pas la réalité. Mais ce type de rap, le rap gangsta ou thug (voyou en anglais), plébiscité par des millions de fans, existe bel et bien et capitalise sur une colère qui, de fait, n’est pas gérée, à peine considérée, par les autorités.

Heureusement, pour un Kaaris, il y a un Kery James. Après avoir aussi appelé à la révolte armée dans ses premiers titres, l’ancien Daddy Kery pratique désormais un rap conscient, pacifié, depuis sa conversion à l’islam au début des années 2000. Ses chansons sont de purs moments de poésie et tissent un lien entre ces jeunesses que tout oppose. L’écouter, c’est croire que le fossé peut être comblé. 

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