Humour

L'énigme de l’orang-outan qui s'esclaffe

Avec 13 millions de vues, un grand singe hilare face à un tour d’escamotage est devenu une vedette du Web. Explications avec la primatologue Emilie Genty

Un orang-outan qui s’esclaffe, hilare à en tomber, est la vedette inattendue du Web en cette fin d’année. Dans une vidéo de 38 secondes, postée le 7 décembre dernier sur YouTube et cliquée à ce jour quelque 13 millions de fois, un visiteur du zoo de Barcelone – le dénommé Dan Zaleski de Meriden, Connecticut – exécute un tour d’escamotage rudimentaire face à une jeune femelle qui le regarde à travers la vitre, suivant chaque mouvement avec ses grands yeux. En constatant qu’un objet qui se trouvait dans un gobelet a disparu, le primate demeure immobile pendant un instant où il paraît assimiler la situation, puis éclate dans une convulsion rieuse qui l’entraîne à la renverse, les bras et les jambes en l’air. Au-delà du plaisir irrésistible qu’on prend à regarder la séquence en boucle, on s’interroge: les primates non-humains rient-ils? Comprennent-ils nos farces, s’en font-ils entre eux? Ont-ils de l’humour?

On se tourne vers Emilie Genty, chercheuse au Laboratoire de Cognition Comparée de l’université de Neuchâtel. La primatologue est engagée dans une recherche au long cours sur la communication chez les bonobos, comprenant un détour en cours vers la question du rire. Dans quelles circonstances les primates non-humains rient-ils entre eux? «La plupart du temps, c’est en réaction à un contact physique, lorsqu’ils se chatouillent ou se mordillent. On les voit souvent rire, aussi, lors de jeux de poursuite, ou de ce qu’on appelle rough and tumble, c’est-à-dire jouer à la bagarre. On a pu montrer que le rire est employé dans ces circonstances comme un signal indiquant qu’on est toujours dans le jeu et qu’il ne s’agit pas d’une agression. C’est un signal qui a dû être sélectionné au cours de l’évolution pour éviter que le jeu ne dérape en bagarre réelle.»

Le rire qu’on voit dans la vidéo est d’une autre nature. Il semble avoir une dimension cognitive: c’est celui qui est déclenché par une surprise, par un décalage entre le déroulement prévu et l’issue inattendue d’une situation. C’est un rire de comédie… «À cause de la vitre, on n’entend pas si elle rit vraiment, en produisant des sons, ou si c’est simplement une mimique de jeu, mais ça a clairement l’air de l’amuser. On voit rarement ce genre de rire à l’état sauvage. En revanche, des individus qui ont été élevés par des humains, ou qui ont des interactions quotidiennes avec eux, peuvent tout à fait développer certaines formes d’humour – ou du moins quelque chose qu’avec notre regard, nous interprétons comme tel.»

Chatouilleuse de bonobos

Il faut donner tout son poids au mot «individu»: chaque grand singe a une histoire personnelle, qui le singularise. «Il y a plusieurs récits au sujet de deux individus particuliers, Koko le gorille et Kanzi le bonobo, élevés par des humains et éduqués au langage: d’après les chercheurs et les personnes qui s’en occupaient, ces animaux leur faisaient des blagues… Il faut rester prudents, il s’agit là d’anecdotes dont on n’a pas de traces filmées. Mais je suis persuadée que les grands singes savent parfaitement faire preuve de facultés cognitives telles que l’humour. Le potentiel est là, même s’ils n’ont pas le besoin ou l’opportunité de le développer en milieu naturel. C’est en général l’interaction avec l’humain qui leur permet de développer ces facultés.»

L’orang-outan de la vidéo ne rit pas avec un congénère, mais face à un humain. Existe-t-il d’autres rigolades interespèces? «Un orang-outan qui joue avec un chien ou un chat pourra également rire», avance Emilie Genty. La chercheuse s’applique, elle, à chatouiller des bonobos: un primate chez qui le rire abonde, car il est très joueur. «Dans la plupart de autres espèces, ce sont les enfants qui jouent, ou les parents avec les enfants, alors que les adultes ne jouent pas ensemble. Chez les bonobos, en revanche, tout le monde joue, quel que soit son âge. Ce trait, cohérent avec le fait que les bonobos ont des caractères beaucoup plus juvéniles que les autres grands singes, les rapproche des humains: chez nous, le rire n’est pas réservé à l’enfant, il peut être utilisé de manière plus sociale.»

Plaisir ou stratégie

Mais au fond, pourquoi rit-on? L’observation des grands singes nous donne-t-elle des indications? Il s’agit de désamorcer l’agressivité et de maintenir la confiance, comme on l’évoque ci-dessus. Le rire fait par ailleurs du bien à celui qui rit. «Les chatouilles provoquent la libération d’endorphines, c’est agréable. Ça renforce les liens sociaux entre individus dans un contexte détendu.»

D’autres questionnements sont en cours: «En observant les jeux des bonobos, je voyais qu’il y en avait toujours un des deux qui riait, jamais les deux en même temps. Je me suis demandé si ce rire n’est pas un outil social, mis en œuvre de manière stratégique; un peu comme lorsqu’on se sent obligé, pour ne pas être mal vu, de rire en présence d’un supérieur hiérarchique qui fait une blague. D’un autre côté, il pourrait s’agir plus simplement d’une réaction émotionnelle: c’est celui qui est pourchassé qui rigole. Chez nous, c’est pareil: dans les souvenirs d’enfance, quand on était la personne pourchassée, ça nous stressait un petit peu, donc on rigolait…»

Alors, stratégie sociale ou pas? «L’analyse est en cours, je n’ai pas encore de réponse à cette question…» Depuis les études de la psychologue anglaise Marina Davila-Ross, chercheuse à l’université de Portsmouth, on croit savoir en revanche que le rire humain et celui des grands singes ont la même origine, remontant à notre ancêtre commun, il y a quelque dix millions d’années. Le neuroscientifique états-unien Jaak Panksepp a découvert, lui, que les rats émettent des pouffements ultrasoniques lorsqu’ils jouent entre eux ou lorsque le chercheur les chatouille. L’étude comparée du rire animal est un champ encore jeune. On n’a pas fini de rigoler.

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