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Au Japon, elle brise le tabou de la sexualité féminine

La plasticienne Megumi Igarashi cherche à briser le tabou qui entoure la sexualité féminine au Japon. Cela lui a valu de se faire arrêter deux fois

Megumi Igarashi n’était encore qu’une enfant lorsqu’elle a découvert que certains mots avaient un étrange pouvoir. «Mon père avait composé une petite chanson sur les pénis et les vagins, mais lorsque je la chantais dans la rue, les gens me regardaient d’un air horrifié, raconte l’artiste japonaise, assise dans la galerie Woofer Ten, au cœur d’Hong Kong, où elle vient d’inaugurer sa dernière exposition. J’ai réalisé qu’il y avait un tabou autour de ces parties de notre anatomie.» Ce qui choquait surtout, ce n’était pas le mot «chinko» (pénis en japonais), mais «manko» (vagin).

«Le Japon est une société très patriarcale, très généreuse envers le désir sexuel des hommes, note la plasticienne de 43 ans, qui en paraît 20 de moins avec son ruban bleu dans les cheveux et sa robe jaune ornée de girafes. Tous les kiosques vendent des dizaines de livres et de magazines pornographiques.» Chaque année, des milliers de visiteurs se rendent dans la ville de Kawasaki pour parader des sculptures géantes de pénis lors d’un festival appelé Kanamara.

En revanche, une femme n’est pas censée exprimer de désir sexuel. «La simple mention du mot «vagin» à la télévision peut valoir au présentateur de se faire licencier», fait remarquer Megumi Igarashi.

Moulages en plâtre de ses parties intimes

Auteur de mangas sous le pseudonyme Rokudenashiko («fille bonne à rien»), elle s’est longtemps accommodée de ces contradictions. Ce n’est qu’après avoir subi une opération de chirurgie esthétique pour rendre son vagin «plus conforme au désir masculin» qu’elle s’est mise à les questionner. «Je me suis rendu compte à quel point j’avais intériorisé le discours véhiculé par les hommes et utilisé contre les femmes comme outil d’oppression», dit-elle, sans se départir du sourire qu’elle arbore en permanence.

Elle décide alors de jouer avec ces codes, en réalisant une série de moulages en plâtre de ses parties intimes, qu’elle peint et orne de petits personnages pour composer des scènes. Des soldats munis de fusil qui s’abritent dans la tranchée façonnée par sa vulve. Des bonhommes en combinaison anti-radiation qui luttent contre le flux d’eau contaminée sortant de son vagin, une référence à Fukushima, «un autre sujet tabou au Japon», glisse l’artiste avec un regard espiègle.

Puis, elle se met à décliner cette forme si scandaleuse en une multitude d’objets: un couvercle de tasse à café Starbucks, une couverture d’iPhone, un lustre composé d’une guirlande de vulves. «Je veux que les femmes se réapproprient cette partie de leur anatomie si souvent violée et abusée par les hommes», s’emporte-t-elle.

Une touche d’humour

Son travail est toujours infusé d’une touche d’humour. «J’ai remarqué que lorsqu’on demande à Siri ce qu’est un «manko», elle répond qu’elle ne sait pas, détaille Megumi Igarashi. J’ai trouvé cela étrange, puisqu’il s’agit d’une femme, alors j’ai lancé une app qui permet d’obtenir une vraie réponse de sa part.» Elle a aussi créé une figurine de manga en forme de vagin rose avec des yeux et une bouche.

On m’a reproché de montrer "quelque chose qui devrait rester caché" ou de me moquer d’un organe dont on n’a pas le droit de rire.

Courant 2013, elle s’est mise à distribuer une modélisation informatique de ses parties génitales à ses fans. Son vagin peut désormais être reproduit à l’infini à l’aide d’une imprimante 3D. Elle-même s’en est servie pour produire un kayak en forme de vulve. «Les artistes féministes font souvent des œuvres sombres et sérieuses, détaille-t-elle. J’ai voulu prendre le contre-pied, en livrant une interprétation légère et amusante de ces questions.» Elle espère aussi que cet esprit kawai la protégera des critiques.

En vain. «On m’a reproché de montrer "quelque chose qui devrait rester caché" ou de me moquer d’un organe dont on n’a pas le droit de rire», soupire-t-elle, dépitée. Des dizaines d’hommes l’ont en outre contactée pour lui demander des photos de ses parties intimes.

Plusieurs jours en détention

En juillet 2014, une équipe de la police est venue la cueillir chez elle, sans avertissement. Elle a passé plusieurs jours en détention, accusée d’avoir violé une obscure loi anti-obscénité en distribuant la simulation en 3D de son vagin sur une plateforme de crowdfunding. Mais elle refuse de plaider coupable. «Mon art n’est pas obscène», insiste-t-elle.

La loi contre l’obscénité est une vieille législation, qui date du début du XXe siècle et n’a pas été révisée depuis.

Quelques mois plus tard, en décembre 2014, elle est à nouveau arrêtée. Elle passe 23 jours derrière les barreaux cette fois, la durée maximale autorisée. Elle est désormais en attente de son procès. Elle risque deux ans de prison et une amende de 2,5 millions de yens (20 000 francs).

«La loi contre l’obscénité est une vieille législation, qui date du début du XXe siècle et n’a pas été révisée depuis, explique Joaquin da Silva, un chercheur portugais basé au Japon qui l’a étudiée. Elle interdit la distribution de matériel obscène, mais ne donne pas de définition de cette notion, laissant une grande latitude d’interprétation au juge.» Dans les années trente, elle a servi d’outil de répression politique contre les dissidents de l’empire. En 1951, elle a été utilisée pour exiger le retrait d’une traduction du roman de l’écrivain britannique D.H. Lawrence, Lady Chatterley’s Lover, lors d’un procès très médiatisé.

Mais ces dernières années, l’interprétation de la loi a été élargie. «Elle cible toujours plus les minorités sexuelles et des militantes féministes», estime Joaquin da Silva. Il cite le cas de deux photographes gay, Leslie Kee et Ryudai Takano, qui ont tous deux été inquiétés pour avoir montré des photos de nus masculins lors d’une exposition. Le premier a été inculpé, le second a dû recouvrir ses images d’un drap blanc.

Atteinte à la liberté d’expression

C’est ce climat de répression qui a convaincu Hitomi Hasegawa, la curatrice de l’exposition consacrée à Megumi Igarashi qui se tient actuellement à Hong Kong, d’organiser cet événement. «J’ai voulu montrer le parallèle entre l’atteinte à la liberté d’expression subie par cette artiste et celle que les Hongkongais ont vécu l’année dernière lors de la révolution des parapluies, relève-t-elle. Il s’agissait également de donner de la voix à de jeunes artistes féministes, encore trop souvent ignorées en Asie, ce qui représente une autre forme de censure.»

Douze artistes – six Hongkongais et six Japonais – y sont exposés. Tous abordent les questions de genre avec une pointe d’ironie ou d’auto-dérision. Il y a ce croquis de Makoto Aida qui imagine un stade en forme de vagin pour les Jeux olympiques de 2020 à Tokyo. Ou cette vidéo de Sputniko! qui montre un homme capable de ressentir les douleurs de la menstruation. Ou encore ce petit film de Phoebe Lam qui où on la voit dans les rues d’Hong Kong déguisée en vulve géante.

«Ce qui est arrivé à Megumi Igarashi fait écho à l’énorme pression que la Chine exerce actuellement sur Hong Kong, note Yuk Kin Tan, une artiste hongkongaise qui participe à l’exposition avec une fusée blanche recouverte d’un texte du philosophe marxiste Slavoj Zizek. La liberté d’expression est en péril.» Plusieurs artistes locaux qui se sont fait commander œuvres par des institutions publiques ont reçu l’instruction de ne pas y faire figurer des parapluies ou la couleur jaune (les emblèmes des manifestants).

Une galerie symbole de la censure

La galerie où se tient l’exposition est elle-même un symbole de cette censure: fondée par un collectif d’artistes militants qui organise chaque printemps un défilé à vélo pour commémorer le massacre de Tiananmen, elle s’est vue retirer son subside gouvernemental après avoir pris part aux manifestations de 2014. Depuis, elle squatte le petit espace coincé entre un centre contre l’asthme et une ONG de réhabilitation des prisonniers, au cœur de Kowloon, le territoire hongkongais qui borde la frontière chinoise.

Megumi Igarashi est consciente de ce parallèle. «J’ai récemment rencontré l’artiste chinois Ai WeiWei, dit-elle. Lui aussi essaye de montrer avec son art ce que les autorités essayent de dissimuler, comme le nombre de morts suite au tremblement de terre au Sichuan. Et lui aussi s’est fait arrêter et confisquer son passeport.» Et de quoi ont-ils parlé? «Il m’a dit que mon vagin était désormais devenu mon passeport», glisse-t-elle, avant de partir d’un grand éclat de rire.

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