Islande

Les cavaliers 
de la vallée 
interdite

En Islande, 
la transhumance automnale des moutons, une ancienne tradition redevenue très en vogue depuis la crise, est l’occasion de découvrir le canyon de la rivière Jökulgil, aux paysages surréalistes

Un œil sur le ciel, l’autre sur la rivière, les sept cavaliers, quatre hommes et trois femmes, se sont mis en chemin de bon matin. Après quelques centaines de mètres sur une plaine caillouteuse, le premier gué confirme leur intuition: l’eau leur arrive au genou. La Jökulgil n’est jamais si haute qu’en fin d’été, lorsque le glacier Torfajökull, qui l’alimente en amont, a eu tout le temps de fondre sous l’effet de la (relative) chaleur. Cette fois, son niveau a encore monté, la faute à la pluie tenace qui a martelé le toit du refuge toute la nuit. Les chevaux ouvrent donc la voie afin d’éviter qu’un véhicule ne s’abîme dans un gué trop profond. Ce n’est pas toujours suffisant. Une heure à peine après le départ, il est déjà nécessaire de tirer à l’aide d’une corde un pick-up et sa remorque, pris dans un banc de sable, incapables de remonter la rive.

Il faut dire que ce n’est pas une route qu’on trouve ici, ni même une piste ou un sentier. Juste le lit d’une rivière qui serpente et s’étrécit entre d’étranges collines multicolores. Pour atteindre le fond de la vallée de la Jökulgil, l’un des secrets les mieux gardés d’Islande, mieux vaut disposer d’un robuste 4x4 pour traverser une vingtaine de fois le torrent aux flots puissants. Et surtout attendre le seul jour de l’année où la vallée est ouverte aux véhicules: celui du réttir, prononcé «riéttir», à l’islandaise, le traditionnel rassemblement des moutons. En ce samedi de septembre, déterminé à la lecture d’un ancien calendrier lunaire, les éleveurs de la région, des bergers, des volontaires et une poignée de passionnés de nature s’engouffrent dans le canyon en file indienne. Sous un froid coupant. En général, escorté du vent et de la pluie.

Le roi de la montagne

A leur tête se trouve Kristinn Gudnason, le plus célèbre des fermiers de la région. On le surnomme «Le roi de la montagne». Un titre un brin désuet qui cache un vrai respect pour le meilleur connaisseur du climat, des bêtes et des hommes. Kristinn a vécu son premier réttir à 14 ans, l’âge minimum, et n’en a manqué aucun depuis. Celui de 2015 était son cinquante-deuxième. Voilà trente-deux ans qu’il a été choisi comme guide. C’est lui qui forme les groupes, entre bergers jeunes et expérimentés, bons marcheurs et cavaliers émérites, hommes et femmes. Lui qui désigne les sommets et les vallons vers lesquels mener les recherches. Lui encore qui intime l’ordre au convoi de s’arrêter parce qu’il a aperçu trois grosses boules de laine franchir un col. Il ne hausse pas la voix. Mais chacun de ses gestes est un ordre.

Le réttir est une tradition séculaire. Début juillet, tous les éleveurs d’Islande ont lâché leurs jeunes moutons sur les pâturages des hautes terres. Ils viendront les chercher deux mois plus tard, à l’approche des premières neiges. Ou parfois même après… Il y a deux ans, une sévère tempête avait soufflé les jours précédents le ramassage. Les sommets étaient blancs. Et dénicher les moutons dans les coins reculés s’était avéré d’autant plus difficile. «En 2007, déjà, nous avons perdu comme cela des centaines de bêtes dans la neige», explique Kristinn. Souvenir douloureux, qui rappelle que la nature reste seule maîtresse sous ces latitudes.

Ambulance-cantine

Située dans les montagnes du sud de l’Islande, dans une contrée façonnée par l’activité volcanique, la Jökulgil coule dans un monde minéral aux teintes ocre, rouges, jaunes et même bleues… Quelques mousses jaillissent, d’un vert éclatant. Les sources chaudes laissent voir au loin leur fumée blanche. Le temps d’une éclaircie, la glace millénaire du Torfajökull scintille. Les cavaliers sont minuscules au pied de ces hautes falaises, dignes d’une bande dessinée fantastique. En milieu de matinée, le convoi s’arrête le temps d’un café. Une drôle d’ambulance orange de 1953 sert de réfectoire mobile. Au volant, Olgeir, son éternel bonnet gris sur la tête, cinquante-trois réttir au palmarès. Plus qu’un doyen, Olgeir est une institution. Cette année, il a passé une veste sur son vieux pull de laine troué. Le signe qu’il fait vraiment mauvais. Conséquence, le nombre des curieux venus découvrir cette vallée interdite est redevenu raisonnable après plusieurs années de hausse. Tant mieux. Les fermiers n’aiment guère la foule.

Blonde et vive, sorte d’elfe au milieu des ogres, Dora Kristinsdottir est la fille du «Roi de la montagne». Cent trente moutons à elle paissent dans ces collines. Elle n’est pas la dernière à y grimper, bondissant entre les gorges, passant les ruisseaux, rassemblant les bêtes sans montrer un signe de fatigue. Elle ne se formalise pas de la pluie qui coule entre ses yeux. Elle connaît le dicton du pays: «Si tu n’aimes pas le temps qui fait, attends cinq minutes…» Elle est portée par le souffle de l’instant. «C’est un jour que j’adore, pour son esprit de solidarité et d’amitié. Mais il suffit de monter sur une colline et tu te sens seul, perdu dans l’immensité. Nous devons rester au contact d’une nature rude. C’est notre culture.»

Souvenirs autour du feu

Ce réttir rassemble une vingtaine d’éleveurs de la zone. Mais aussi des bergers professionnels payés 120 euros les six jours («juste de quoi s’acheter une paire de chaussures de randonnée», sourit Siggi, sellier de profession, un fidèle). Et une soixantaine de volontaires. Certains posent une semaine de congés pour être de la fête. «C’est une occasion rare de voir ces paysages, mais aussi une forme de devoir et une fierté de perpétuer ces traditions», explique Maja, Allemande volubile installée en Islande par amour de la terre et d’un homme. Et quel homme! Une montagne, oui. Du genre à tenir un mouton dans une main, tout en se curant les dents avec un pieu. Un sourire à faire fuir les enfants. Mais un cœur d’or, vraiment.

Au crépuscule d’une épuisante journée de crapahutage, ces bons vivants envahissent un refuge de montagne. Il s’y partage des côtes de mouton, quelques pommes de terre, des histoires, des souvenirs et des bières. Les plus jeunes guettent une hypothétique aurore boréale dans les sources chaudes. Et c’est ainsi dans tout le pays, où se déroulent quelque cent cinquante transhumances sur les hautes terres. «Je préférerais annuler les fêtes de Noël que manquer le réttir. Il n’y a pas d’endroit où je me sente autant chez moi que dans ces montagnes», explique Thordur, qui vient d’étendre une couverture sur sa couche.

Immuable réttir

«Quand en 2008, l’Islande est devenue folle, que notre économie a vacillé, on n’a jamais compté autant de volontaires. Parce que le réttir était quelque chose d’inchangé. Un repère et un moyen de garder les pieds sur terre. Ici, tout le monde est égal devant la fatigue, la pluie ou la neige», appuie Dora. Elle a entendu son père conter l’époque où les bergers dormaient sous la tente. Seuls les chevaux pouvaient alors pénétrer dans la Jökulgil. «Notre famille vit ici depuis cinq siècles, explique Kristinn. Cela fait dix générations qu’on pratique la transhumance. Auparavant, cette région avait la réputation d’être hantée. Et on pensait qu’elle abritait des hors-la-loi.» Un petit sourire. Il ménage son effet. «Ce qui était le cas, bien sûr…»

Le lendemain, le convoi fera une trentaine de kilomètres pour rechercher les animaux dans des vallées voisines. Et ainsi jusqu’au jeudi suivant, quand 4.000 à 5.000 moutons seront rendus à leurs propriétaires. Les enfants adorent se mêler au tri, aussi minutieux que joyeux. Ils empoignent sans peur les bêtes par les cornes pour les conduire dans l’enclos correspondant à leur ferme. La journée de clôture de ce réttir se tient à la ferme Afangagil, au pied de Hekla. Ce volcan est bizarrement le seul à être du genre féminin. On l’appelle «elle». Mais il ne faut pas croire que c’est pour sa douceur. Kristinn y a déjà connu cinq éruptions. Il s’étonne que la sixième se fasse encore attendre, Hekla l’ayant habitué à une grosse colère par décennie. Mais non, assure-t-il, il n’a jamais songé à s’installer ailleurs.

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