Marché de l’art

Un procès pour blanchiment et des polémiques

Quelles sont les affaires qui secoueront le secteur cette année? Petit tour d’horizon non exhaustif

L’année qui s’ouvre promet de nombreuses ouvertures de musées (en mai le San Francisco Museum of Modern Art et ses dix étages dessinés par le bureau norvégien d’architecture Snøhetta, ou en juin la très attendue New Tate Modern à Londres dont les coûts atteignent les 260 millions de livres sterling) et de belles expositions – Bosch au Prado à Madrid, Paul Klee au Centre Pompidou ou encore Kandinsky, Marc et Der Blaue Reiter à la Fondation Beyeler.

Du côté de l’économie de l’art, de quoi sera fait 2016? Blanchiment, provenance douteuse, contrefaçons et manipulations dans les chiffres: nombreuses sont les affaires qui vont ébranler le marché et, une fois encore, mettre en cause son manque de transparence.

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L’affaire Wildenstein

L’année a commencé en fanfare le 4 janvier avec l’ouverture au tribunal correctionnel de Paris du procès de Guy Wildenstein. Un procès suspendu et reporté au 4 mai, dans l’attente d’une décision de la Cour de cassation. L’héritier de la célèbre dynastie de marchands d’art risque jusqu’à 10 ans de prison pour fraude fiscale et blanchiment aggravé. Les impôts lui réclament la somme de 550 millions d’euros pour compenser la partie de la fortune de Daniel Wildenstein qu’il aurait consciemment dissimulé – avec son frère Alec, mort en 2008 – aux autorités lors du décès du patriarche en 2001.

C’est Nathan Wildenstein, le grand-père de Daniel et arrière-grand-père de Guy, qui forge la réputation du clan en s’intéressant aux tableaux du XVIIIe siècle. En 1890, il rachète un hôtel particulier à Paris, ouvre une galerie à New York en 1903, une à Londres en 1925 et enfin quatre ans plus tard une autre adresse à Buenos Aires. Georges reprend les affaires quelques années avant la mort de Nathan Wildenstein en 1934 et diversifie le business familial à tous les champs de l’histoire de l’art, se rapprochant de Picasso, Dali, Max Ernst et les surréalistes.

Au début des années 40, Georges et son fils Daniel, fuyant l’Occupation, quittent la France pour les Etats-Unis. Après guerre, Daniel Wildenstein reprend les affaires familiales. Jusqu’ici tout va bien. Mais c’est sans compter sur Jocelyn, l’épouse d’Alec Wildenstein, le fils de Daniel, connue du grand public pour son visage félin maintes fois repris au bistouri. A la fin des années 90, elle veut divorcer et ne se satisfait pas du montant de sa pension alimentaire. Elle se déchaîne dans les médias, révèle les secrets de famille, évoquant même un commerce d’art avec les nazis auquel le clan se serait adonné durant l’Occupation.

Mais revenons au contexte du procès. En 2001, Daniel Wildenstein âgé de 84 ans tombe dans le coma. Les frères Alec et Guy en auraient profité pour envoyer discrètement de New York en Suisse des œuvres d’art parmi les plus onéreuses de la collection familiale. Au total, ce serait un ensemble d’une valeur de près de 250 millions de dollars qui aurait traversé l’Atlantique selon le New York Times. Le procès abordera également d’autres zones d’ombre qui concernent les transactions internationales effectuées sur le marché de l’art par les Wildenstein en usant de sociétés écrans installées dans des paradis fiscaux.

La collection Gurlitt en standby

On se souvient, en 2011 à Munich la police découvrait près de 1500 œuvres d’art en perquisitionnant le domicile de Cornelius Gurlitt. Des tableaux de maître – Rembrandt, Renoir, Gauguin ou Cézanne – dont le collectionneur germano-autrichien avait hérités de son père le marchand d’art Hildebrand Gurlitt. Problème: une partie importante de l’ensemble proviendrait de spoliations perpétrées par le régime nazi.

Depuis un peu plus de deux ans, la collection, dont une partie doit rejoindre les cimaises du Kunstmuseum de Berne, est inspectée en détail par une équipe de spécialistes allemands mandatés pour établir la provenance et l’origine de chaque pièce. Si un tiers d’entre elles ont une provenance douteuse, seules cinq recommandations de restitution ont été émises jusqu’à présent. Quelques 465 dossiers demeurent en suspens malgré l’investissement de presque 2 millions d’euros que représente le travail de recherche.

Le dossier est à présent géré par le Centre allemand des biens spoliés à Magdebourg et le budget attribué à cette recherche de provenance atteint à présent les 6 millions d’euros. Tant qu’on aura pas pu établir l’histoire et les pérégrinations de chaque œuvre ainsi que leur ayant-droits, le Kunstmuseum de Berne ne pourrait pas exposer la collection.

Les faux de l’avant-garde russe

S’il est une école particulièrement touchée par les contrefaçons c’est celle de l’avant-garde russe. Selon les spécialistes, entre 80 et 90% des œuvres en circulation seraient des faux. Parmi les pièces particulièrement touchées, celles de l’artiste Natalia Goncharova (1881-1962). Lors d’une conférence donnée le 2 décembre dernier à Londres pendant la Russian Art Week, l’historien et journaliste Konstantin Akinsha a évoqué les nombreuses enquêtes ouvertes en Finlande, Suède, Suisse, Allemagne ou encore Russie portant sur des faux Goncharova et mettant en cause des experts internationaux et des curateurs en dessus de tout soupçon. Pour le marchand d’art londonien James Butterwick, s’exprimant également à cette occasion, près de 95% des huiles réalisées entre 1901 et 1913 et attribuées à l’artiste russe sont contrefaites.

Suite à la chute de l’URSS en 1991, les pièces de Goncharova ont vu leur cote grimper en flèche. En 2008, la vente de «Les Fleurs» (autour de 1912) pour 5,5 millions de livres sterling, puis en 2010 celle de «L’Espagnole» (autour de 1915) pour 6,4 millions, firent de l’artiste la plus chère aux enchères et son marché se mit à enfler rapidement et le nombre de contrefaçons à se multiplier. Point culminant de la vente Sotheby’s durant la Russian Week de Londres, un ensemble de plus de 250 œuvres signées Natalia Goncharov (et quelques-unes attribuées à son mari Mikhaïl Larionov) ne s’est pas du tout bien vendu: seuls 43% des lots sont partis, pour un total de 430’100 livres sterling, alors qu’il était estimé à 942’000.

Le «buyer’s premium»

Si les maisons d’enchères affichent volontiers les estimations et prix obtenus par les objets mis à l’encan, elles jonglent avec certains chiffres pour que les résultats paraissent encore plus favorables. Ainsi, dans le jargon des ventes on nomme «buyer’s premium» les 25% qui s’additionnent au prix final. Des coûts additionnels dus par l’acheteur au commissaire-priseur, et qui sert à couvrir les frais administratifs. Le vendeur n’en voit pas la couleur.

Les maisons, lorsqu’elles publient leurs résultats, donnent les chiffres avec ces 25% supplémentaires, puis comparent les montants obtenus aux estimations d’avant les ventes, se félicitent de la plus-value réalisée… Ce système fausse, pour ne pas dire manipule les esprits: il ne s’agit pas du prix de vente puisque ces 25% ne sont pas perçus par le vendeur du bien. En décembre, les prix de plusieurs adjudications chez Sotheby’s et Christie’s donnaient l’impression que les maisons avaient largement atteint les chiffres attendus. En fait pas du tout: c’est en ajoutant les fameux 25% du buyer’s premium que les résultats finaux dépassaient le total des estimations hautes.

Pour lutter contre cet élément rendant l’économie de l’art encore un peu plus opaque, plusieurs spécialistes (The Financial Times, The Artnewspaper, the Antiques Trade Gazette, Artprice, ArtTactic et Phillips) ont déclaré qu’elles ne publieraient que les prix obtenus au marteau. Une initiative qu’à notre tour nous nous efforcerons de suivre.

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