Tendance

L’étrange passé du livre à colorier

Avant leur actuel succès planétaire en tant que remèdes anti-stress, les albums de bariolage pour adultes étaient des brûlots politiques dans les années 60

On ne sait pas s’il faut, ou pas, faire la fine bouche. Il paraît que si les ventes de livres – au sens de l’objet physique, avec des feuilles en papier imprimées – ont augmenté en 2015, c’est dans une mesure non négligeable grâce aux albums de coloriage pour adultes. L’Ecossaise Johanna Basford, championne du genre, aurait écoulé à elle seule dix millions d’exemplaires de ses deux premiers ouvrages Secret Garden et Enchanted Forest, traduits en 24 langues, dont l’arménien et l’ukrainien. Il va sans dire que ce succès n’a rien fait, en revanche, pour freiner le déclin en cours des livres électroniques: on ne crayonne pas aisément l’écran d’une liseuse.

Au cas où cette tendance étrange vous aurait échappé, rappelons que le boom actuel du coloriage pour grandes personnes a démarré en 2012, simultanément en France et aux Etats-Unis, et que sa philosophie s’exprime dans des titres contenant les mots «art thérapie», «mindfulness» ou «anti-stress», situant l’acte de colorier quelque part entre la psychothérapie et la méditation. Ces livres prennent place, d’autre part, dans ce que les anglophones appellent «Peter Pan market»: un marché où l’on voit de plus en plus d’adultes acheter, pour eux-mêmes, des romans conçus officiellement pour le jeune public. Avec tout cela, on en oublierait presque que ce boom n’est pas le premier. Le coloriage adulte a déjà connu une flambée de popularité au début des années 60. Il faisait alors dans la farce séditieuse et dans la critique sociale.

Un cadre en caleçons

«Ceci est mon costard. Coloriez-le en gris, sinon je vais perdre mon boulot.» C’est avec des légendes dans cette veine-là que le premier livre de coloriage pour adultes arrive sur le marché, en 1961. Il s’appelle The Executive Coloring Book et s’ouvre par une planche où le héros se tient debout devant une commode, en caleçon et attaché-case: «Ça, c’est moi. Je suis un cadre d’entreprise. Les cadres sont importants. Ils se rendent dans des bureaux importants et font des choses importantes. Coloriez-mes sous-vêtements d’une manière importante»… Plus loin, après des incitations répétées à répandre des couleurs ternes, le personnage en appelle à nouveau à un peu de couleur: «Ceci est ma pilule. Elle est ronde. Elle est rose. Grâce à elle, je m’en fiche.»

Ambiguïté: cette satire de la société de consommation conformiste et bureaucratisée est due à un trio de publicitaires. Les dénommés Martin A. Cohen, Dennis Altman et Marcie Hans, de Chicago, investissent «300 $ chacun, presque pour rire, pour constituer la firme Funny Products Company», écrit le New York Times en août 1962. Leur album, «une parodie des cadres d’entreprise comme on en voit sur la Madison Avenue», est tiré à 1 600 exemplaires. Dix mois plus tard, 300 000 copies ont été écoulées.

La peur du rouge

Le livre lance une tendance. D’autres albums suivent, s’amusant des hantises de la société états-unienne de l’époque. On voit ainsi paraître Khrushchev’s Top Secret Coloring Book: Your First Red Reader (1962), dont on ne sait pas trop, à vrai dire, s’il se moque du communisme soviétique, de la peur du rouge qui traverse les Etats-Unis, ou des deux à la fois. Le John Birch Society Coloring Book tourne en ridicule le groupement anticommuniste qui porte ce nom et raille la paranoïa ambiante en affichant une page blanche avec cette légende: «Combien de communistes parvenez-vous à trouver sur cette image? J’en ai trouvé onze. Cela demande de l’entraînement.»

Entre-temps, à l’autre bout du spectre politique, des farceurs de droite se sont emparés à leur tour du procédé, qu’ils mettent à profit pour publier en 1962 une série d’albums s’en prenant au président Kennedy, à sa famille (The JFK Coloring Book), à son administration (The Bureaucrat’s Coloring Book), ainsi qu’à sa notion d’une «Nouvelle Frontière» – la paix, la lutte contre la pauvreté, la conquête spatiale – dans The New Frontier Coloring Book. Ce dernier accompagne une image de la Maison Blanche de la légende suivante: «C’est ici que vit notre chef. Il a des problèmes de nivellement avec sa maison: ses amis préfèrent tous l’aile gauche.»

Sexes bariolés

Bizarrerie? Marché de niche? Pas seulement. Au moment où le New York Times repère la tendance, en août 1962, on dénombre déjà quelque 800 000 albums écoulés. Les livres de coloriages «rejoignent le combat politique et récoltent de gros profits», commente le journal. Peu importe alors si personne ne se soucie de colorier les images. «La plupart des adultes semblent se satisfaire d’une bonne tranche de rigolade en feuilletant le livre.»

Alors que le coloriage pour enfants avait pris son essor en même temps que les crayons de cire, qui deviennent un produit de masse à partir des années 1930, le boom du coloriage adulte dans les sixties n’a apparemment aucun effet sur le marché du Crayola: «Les fabricants de crayons affirment que ces livres ne leur ont apporté aucune retombée appréciable», note le New York Times. Les enfants eux-mêmes colorient à cette époque moins qu’avant, depuis que l’activité a été dénoncée par Viktor Lowenfeld, influent luminaire de l’éducation artistique, comme ayant des «effets dévastateurs» sur la créativité naturelle des petits.

Pour que le coloriage adulte rencontre enfin un vrai désir de couleur auprès du public, il faudra attendre le Cunt Coloring Book (1975) de l’artiste féministe Tee A. Corine, où il s’agit de barioler des sexes féminins en très gros plan. Par la minutie du détail et la précision naturaliste, ce livre renvoie curieusement au tout premier album de coloriage connu, un ouvrage de botanique appelé The Florist, publié en Angleterre 1760.

L’indignation en couleurs

Et aujourd’hui? Dans un marché où le coloriage est réinventé comme un acte relaxant et curatif, mélange réconfortant d’une liberté de choix (chromatique) et d’une soumission à des contours qu’il ne faut pas dépasser, les albums politiques n’ont pas disparu. Aux Etats-Unis, on peut choisir entre plusieurs ouvrages consacrés à Hillary Clinton, Ted Cruz et Donald Trump. Bernie Sanders n’a, lui, pas de livre, mais ses fans ont créé des PDF à colorier qu’on télécharge sur la page Facebook Coloring Pages For Bernie Sanders.

En francophonie, le choix semble se limiter pour l’instant à un seul titre, l’étonnant Indigne-toi! de Corinne Sellier, qui entend «te montrer que toi aussi tu peux changer le monde». Comment s’entraîner à ce changement? «Ouvre vite ce cahier, sors tes plus beaux crayons ou tes plus beaux feutres et redonne des couleurs à toutes ces luttes». Paru en 2012, au tout début du trend actuel, cet album marque ainsi un curieux passage de relais: de l’indignation à la relaxation.

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