Cinéma

Il y aura plein de choses à faire au paradis

Le documentariste romand Stéphane Goël a recueilli les récits de l’au-delà que l’on bricole lorsqu’on est au crépuscule de la vie

A quoi ressemble aujourd’hui le paradis, ce lieu d’éternité qui est censé, si tout va bien, être le nôtre pour toujours à partir de notre décès? Comment se présente-t-il aux yeux de celles et ceux qui ont le plus de chances d’en être proches, en Suisse romande, au milieu des années 2010? Le documentariste Stéphane Goël lève le couvercle d’une prodigieuse boîte à récits en posant la question à quelques dizaines de personnes qui se trouvent dans la partie finale de leur parcours de vie, dans des maisons de retraite ou dans des services de soins palliatifs. Il en résulte un foisonnement d’histoires qui suscite un émerveillement empathique, une allégresse étonnante, ainsi que ce rire particulier qui surgit lorsqu’un sujet virtuellement grave déploie son potentiel de légèreté.

Lire la critique: «Fragments du Paradis», un documentaire qui montre l’invisible

Une dame dit que le paradis sera «comme pendant un orgasme», une autre qu’«il n’y aura pas besoin de Soleil ni de Lune, parce qu’il y aura Jésus-Christ qui nous éclairera», une autre qu’«on pourra visiter beaucoup de choses qu’on aurait voulu visiter ici, mais qu’on n’a pas pu, parce que le mauvais temps nous en empêchait». D’autres personnes expliquent qu’il y aura «beaucoup d’animaux qu’on pourra nourrir» et qu’il y aura pas mal de travail à faire «pour couper les fleurs»… On découvre ainsi que décrire le paradis vers lequel on va, c’est beaucoup bricoler, c’est rire un peu et c’est surtout projeter, dans les deux sens du mot: faire des projections, faire des projets.

Le Temps: Il y a de tout dans les descriptions du paradis que vous avez récoltées. Dans ce vaste bricolage eschatologique, une religiosité diffuse côtoie de toute évidence plein d’autres choses. Mais quoi?

Stéphane Goël: J’ai essayé de confronter les gens aux représentations classiques de l’iconographie, des tableaux dépeignant le paradis, l’enfer, l’Eden retrouvé, pour voir si ce type d’imagerie est encore prégnante et nous parle encore. Je me suis rendu compte que cela ne nourrissait pas l’imaginaire, ou très peu. Il y avait en revanche d’autres types de représentations, qui étaient le reflet du vécu de cette génération: les vacances, la plage, la consommation, des choses comme ça. C’est en effet une génération qui a vécu l’érosion du religieux, donc qui n’adhère plus tellement aux dogmes, et qui a traversé les Trente Glorieuses: trois décennies de prospérité pendant lesquelles, tout à coup, le paradis semblait se concrétiser, devenir une réalité qu’on pouvait vivre en ayant une voiture et en allant à la mer. Ça modifie les aspirations, les projections de ce qu’on souhaite réaliser, les désirs qu’on peut avoir au sujet de l’au-delà… On m’a parlé aussi de l’envie de rencontrer, au paradis, des gens du monde entier, de visiter d’autres lieux et même d’autres planètes: il y a une envie de diversité; le paradis comme jardin et comme lieu unique s’est étendu. C’est un reflet de cette génération. Ce serait intéressant de refaire ce travail avec une génération ultérieure. Ce syncrétisme sera peut-être encore plus présent.

– L’essence du paradis, c’est le fait de se projeter…

– Plusieurs personnes m’ont dit: «C’est le lieu où je vais pouvoir réaliser ce que je n’ai pas réalisé, vivre ce que je n’ai pas vécu, visiter ce que je n’ai pas visité de mon vivant…» C’est le lieu du fantasme, d’une projection nourrie par les désirs et par les frustrations de la vie.

– Le côté sombre de l’imaginaire de l’au-delà, en revanche, est presque absent.

– En général, dans les récits que j’ai recueillis, l’enfer est placé sur Terre, c’est la vie, ou la souffrance qu’on redoute pour la toute fin de la vie. Le jugement n’est plus quelque chose qui terrorise véritablement les gens. La plupart des personnes croyantes que j’ai interrogées n’étaient pas préoccupées par ça, elles avaient l’impression d’avoir fait ce qu’il fallait pour avoir droit à quelque chose… Ce qu’on m’a souvent dit quand on m’en a parlé, c’est que l’enfer, c’est pour les autres, pour les méchants. Une dizaine de personnes ont nommé Hitler: c’est ce méchant-là qui va en enfer.

– Un homme vous dit: «Je me représente difficilement la résurrection d’un être incinéré.» La question du corps est assez compliquée. Officiellement, les chrétiens sont censés croire dans la résurrection d’un corps rendu à son état de perfection, mais l’Eglise elle-même n’en parle plus trop…

– Bien plus que par l’idée du jugement et de l’enfer, les gens étaient préoccupés par les conditions dans lesquelles ils allaient arriver à la mort. Beaucoup de récits évoquaient le fait de devenir fou, de perdre la tête, d’être dans la démence. Une dame m’a dit: «Je ne veux pas passer l’éternité «alzheimérisée»…» La question du corps, c’est une préoccupation que j’ai souvent rencontrée, avec des aspects très concrets: ce corps, qu’est-ce qu’il sera? Si c’est un corps de lumière, est-ce qu’il va permettre d’avoir des liens, est-ce qu’il y aura une sexualité? Est-ce qu’on sera vieux et dément parce qu’on l’était au moment de la mort, ou bien fort comme un taureau? Une dame m’a dit: «Je suis devenue laide parce que je suis malade, mais je serai belle de nouveau.»

– Un autre homme explique que le paradis est un vaste jardin avec des fleurs, des arbres fruitiers et des «murs à sec» comme en Valais. Votre père a trouvé, lui, un lieu qu’il assimile à un fragment de paradis dans les montagnes fribourgeoises. Le paradis a un ancrage local…

– Bien sûr. L’image des Alpes, de la montagne, est prégnante, en tout cas dans cette génération d’Helvètes, parce que c’est en quelque sorte un paysage sacralisé: la Suisse, c’est le paradis aussi. Après la projection au Festival international du film documentaire d’Amsterdam, les Hollandais me disaient en revanche que pour eux, ce serait plutôt la mer, le large…

– Dans votre film, on entend des formulations liées à des croyances chrétiennes et musulmanes, des affirmations athées, des réflexions sur la réincarnation, ainsi que toutes sortes de narrations bâties sur des hypothèses personnelles. Et tout cela semble coexister de manière simple et naturelle.

– Le film devait s’appeler initialement Le Commun des mortels. L’idée consistait à se demander ce qu’on partage de commun, justement, face à la réalité de la mort. Ce qu’il y a de commun, c’est précisément la nécessité de répondre d’une manière ou d’une autre à cette question. C’est ce dont j’ai voulu témoigner. 

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