Psychologie

Le «ghosting», ou l’art de larguer son amour sans explication

Ils semblent tout amoureux, ne donnent aucun signal négatif, puis disparaissent du jour au lendemain. Qui sont ces adeptes du «ghosting»?

«Voilà c’est fini», chantait Jean-Louis Aubert dans les années 80. Si certains rompent avec empathie, les yeux dans les yeux, d’autres ne prennent pas tant de précautions. Voire même pas du tout, puisqu’il arrive de se faire «ghoster». En gros: la personne aimée fait la morte, ne répond plus aux appels ni aux SMS.

Le ghosting, un terme apparu tout récemment venant du mot anglais ghost (fantôme), désigne un phénomène de société qui aurait tendance à prendre de l’ampleur. Et qui, grâce (ou à cause, selon de quel côté on se place…) aux technologies numériques, prend une autre dimension. Comme on trouve une conquête en un clic via les «app» et sites de rencontres, on la jette en la bloquant de nos contacts WhatsApp, on la supprime de nos amis Facebook… Tellement facile!

Nous vivons une révolution dans les technologies qui démultiplie l’engouement pour les rencontres, la frénésie. Un côté magique, consumériste, au détriment de la relation stable. Il y a clairement une augmentation de la flemme d’aimer.

Mais pourquoi procéder de la sorte? Pour Vincent Cespedes, philosophe et essayiste français, «nous vivons une révolution dans les technologies qui démultiplie l’engouement pour les rencontres, la frénésie. Un côté magique, consumériste, au détriment de la relation stable. Il y a clairement une augmentation de la flemme d’aimer.» Cespedes, qui vient de publier Oser la jeunesse chez Flammarion – un livre qui aborde notamment les chagrins d’amour – évoque notre époque qui «condamne la descente émotionnelle».

«Au niveau de la relation humaine, c’est criminel»

Toujours est-il que, pour les personnes ghostées, c’est dur. Léa *, la quarantaine, en a fait les frais deux fois! La première avec un homme qui lui sort le grand jeu: fleurs, dîner romantique, nuits de folie. Un samedi matin, il lui dit qu’il doit partir travailler et qu’il reviendra la chercher deux heures plus tard. «Il n’est jamais revenu! Au bout de quatre heures, je lui ai demandé ce qui se passait, je m’inquiétais. Je n’ai jamais reçu de réponse.»

Au niveau de la relation humaine, c’est criminel. On lèse la psychologie de l’autre. Il n’y a aucune circonstance atténuante.

Rebelote quelques années plus tard avec un homme qui passe des semaines à la mettre en confiance, à lui dire en pleurant qu’il est «teeeeeellement» amoureux, à la rassurer quant à sa fiabilité, avant de se volatiliser. «Au niveau de la relation humaine, c’est criminel. On lèse la psychologie de l’autre. Il n’y a aucune circonstance atténuante», explique Vincent Cespedes, comparant cette maltraitance avec le fait d’apprendre son licenciement économique par les médias.

S’il n’est pas évident d’identifier un «ghosteur» potentiel, quatre hypothèses de profils psychologiques sont avancées par le philosophe. Le pervers narcissique: un individu masculin qui vampirise les émotions des femmes pour mieux les jeter ensuite: «Un croisement entre Dom Juan et Casanova.» La deuxième: la femme de moins de 30 ans qui enchaîne les relations de manière frénétique avant de trouver un papa potentiel pour faire des enfants. La troisième: les séducteurs (hommes et femmes) qui instrumentalisent l’autre, et le lâchent radicalement s’ils réalisent qu’ils n’ont plus le contrôle de la relation. Le quatrième profil est le syndrome «fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve»: on abandonne par peur d’être abandonné.

Il y a aussi le fait de tomber amoureux de quelqu’un d’autre et, par peur de la confrontation, de préférer disparaître. Véronique Sanson, partie «chercher des cigarettes», avait à l’époque royalement «ghosté» Michel Berger. Les cigarettes avaient plutôt la forme d’un billet d’avion pour rejoindre son coup de foudre aux Etats-Unis. Louise *, elle, a «ghosté» son copain un 31 décembre: «Je lui ai dit que je n’irais pas à la fête. Puis je lui ai juste demandé de déposer mes affaires dans la boîte aux lettres. Il a voulu me voir, j’ai à chaque fois refusé. J’étais à saturation, et il ne l’avait pas saisi!»

Quels conseils pour celles et ceux qui subissent ces disparitions brutales? «Essayer d’en rire, utiliser son réseau social affectif, se demander comment on a pu se laisser berner…» préconise Cespedes: «Les gens doivent désacraliser la relation, et s’avouer qu’ils se sont plantés, même si cela représente cinq ou vingt ans de leur vie!» Et deux claques, c’est possible?

* Prénoms d’emprunt.

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