Vie numérique

Des clics et des «likes» pour financer le revenu de base

Un rapport présenté au gouvernement français envisage l’allocation universelle comme une manière de redistribuer la richesse générée par les usagers du Web

Comment se fait-ce? C’est la question que posait il y a quelque temps Jaron Lanier, pionnier de la réalité virtuelle, entrepreneur et observateur du numérique depuis les années 80. «Nous vivons à une époque où il y a deux tendances contradictoires. D’un côté, tout le monde dit: n’est-ce pas formidable, cette décentralisation du pouvoir, grâce à Twitter etc? De l’autre côté, la richesse est de plus en plus centralisée. Comment est-il possible que le pouvoir soit décentralisé et la richesse de plus en plus centralisée?» se demandait le Californien dans une interview publiée par Le Monde. Le numérique produit une richesse faramineuse, il démultiplie les possibilités de nos vies, oui. Mais par son échec à gérer la valeur de sa matière première – l’information –, il est en train selon Lanier «de détruire la classe moyenne et l’économie de marché».

C’était en 2013: avant le débat généralisé sur la «quatrième révolution industrielle», sur la «fin du travail» dans un avenir automatisé et sur le 99% du patrimoine mondial possédé par 1% de la population. L’expression digital labor venait d’être inventée et l’initiative populaire fédérale «Pour un revenu de base inconditionnel» (RBI) venait d’être déposée. Justement: la reconnaissance du digital labor et l’introduction du RBI apparaissent aujourd’hui comme une piste possible pour naviguer dans les courants contradictoires qui menacent de déchirer nos économies et nos sociétés. C’est l’idée d’Antonio Casilli, professeur d’humanités numériques à la grande école Télécom ParisTech et chercheur au Centre Edgar-Morin de l’Ecole des hautes études en sciences sociales. C’est aussi l’un des chantiers de réflexion dont le Conseil national du numérique (CNUM) recommande l’ouverture dans un rapport remis le 6 janvier dernier au gouvernement français.

Travailler inconsciemment

Digital labor: Le Temps s’en entretenait avec Casilli il y a tout juste une année (LT du 13.01.2015). Omniprésent, élusif, très lucratif pour qui en récolte le fruit, c’est le travail fourni par la main-d’œuvre numérique que nous sommes, à chaque fois que, en en pianotant sur Google ou en «likeant» sur Facebook, nous produisons de l’information. Ce «travail gratuit inconscient», selon les termes du rapport du CUNM, fait la fortune des plateformes du Web qui sont en mesure d’extraire la valeur de cette information. C’est paradoxal («Si on m’offre un service gratuit, est-ce tout de même de l’exploitation?») et c’est controversé: pour le sociologue Dominique Cardon, c’est seulement le travail de transformation fourni par la plateforme qui donne «un sens et une valeur aux productions individuelles des internautes». Mais une réalité est incontestable: nos clics génèrent une richesse qui nous passe, si l’on ose dire, par dessus la tête.

On dit «nos clics», mais en réalité le clic est déjà dépassé. Notre simple présence est un gisement d’information, donc de valeur, à partir du moment où nous sommes connectés. «La massification de l’usage d’Internet et des terminaux numériques multiplie les capteurs et les sujets d’observation possibles: comportements, interrelations, goûts, déplacements… Cette tendance devrait prendre une importance croissante avec le développement de l’Internet des objets et des projets visant à rendre les transports, les bâtiments, les villes plus intelligents (smart cities)», note le CNUM.

Berne, Helsinki, Kingston

Revenu de base inconditionnel: la Suisse va voter là-dessus le 5 juin prochain. La Finlande est en train d’étudier sa mise en œuvre. La municipalité de Kingston, Ontario, s’affiche depuis décembre dernier comme la première collectivité publique canadienne à soutenir son introduction dans le pays. Les détracteurs de cette mesure, consistant à verser à chaque habitant un revenu qui «doit permettre à l’ensemble de la population de mener une existence digne et de participer à la vie publique», parlent de dépendance, de démotivation, voire du risque de dumping salarial et social. Ses partisans la défendent comme un socle permettant, entre autres, d’accomplir des activités qui contribuent au bien-être collectif et à sa durabilité, mais qui ne sont pas monétisées. Il s’agit également de redistribuer une richesse générée de façon diffuse – par le digital labor, par exemple – et captée par un petit nombre d’acteurs économiques de manière privée.

«L’enjeu consiste à reconnaître le digital labor comme une activité productive centrale dans la société numérique», explique au téléphone Antonio Casilli, co-auteur d’un ouvrage récent sur la question* et associé aux travaux du Conseil national du numérique en qualité d’expert. Comment? «Le rapport du CNUM préconise de décorréler l’emploi et le travail et de se poser la question de comment rémunérer l’acte productif selon des formes qui dépassent la notion de salaire là où elle est périmée. Pour cela, il faut réfléchir notamment – c’est la recommandation finale du rapport – au revenu de base.»

Salaire ou dividende

Payés pour cliquer? Le salaire du «likeur»? «Attention, il ne faudrait pas envisager cela comme une rémunération du fruit du travail sur les plateformes numériques. Si on faisait cela, on s’inscrirait dans un cadre désormais suranné. On n’a pas à être salarié de ces plateformes, mais plutôt à envisager les revenus redistribués comme des dividendes», précise Antonio Casilli.

Comment, au juste, collecter ces sommes auprès de ceux qui, jusqu’ici, se l’approprient? «La piste la plus intéressante, mais sans doute la plus difficile, est celle d’une redistribution qui aurait lieu via une fiscalité adaptée au numérique.» Cette route a été ouverte: «Il y a des réflexions audacieuses dans le rapport Collin/Colin sur la fiscalité de l’économie numérique, remis au ministère de l’économie en 2013, et dans la note d’analyse Charrié/Janin sur ce thème, présentée au gouvernement en 2015. Ces deux documents n’évoquent pas le revenu de base, mais ils avancent l’idée que l’impôt payé par les entreprises du numérique doit être basé sur la quantité de données collectées, source de leur richesse.» Or, ces données «s’appuient sur le contenu produit par les utilisateurs d’une manière qui est assimilable à un travail gratuit».

Le principe du RBI sera peut-être adopté en Suisse (un sondage du Tages Anzeiger donnait en octobre 49% de oui) et progressera sans doute ailleurs dans le monde. La diversité de ses défenseurs, porteurs de projets de société allant du plus solidaire au plus néolibéral, présage alors d’autres batailles à venir, portant sur son financement et ses modalités.

* Dominique Cardon & Antonio A. Casilli, «Qu’est-ce que le digital labor?» (Paris, Editions de l’INA, 2015)

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