Société

Nouvelle polémique autour d'un «coach en séduction» anti-féministe

Une levée de boucliers virtuelle a conduit à l'annulation d'événements organisés par un Américain qui prône la dépénalisation du viol dans certaines circonstances. Mais qui sont les «néo-masculinistes»?

Effrayé par les menaces de mort qu'il a reçues, Roosh V se terre actuellement chez sa mère, dans le Maryland. L'indignation qui a fait boule de neige sur les réseaux sociaux a eu raison des rassemblements anti-féministes qu'il avait prévus ce samedi 6 février dans une quarantaine de pays, dont la Suisse, et dont il a finalement annoncé l'annulation, «faute de pouvoir assurer la sécurité des participants». Ces rencontres, interdites «aux femmes, aux homosexuels et aux transsexuels», auraient dû se tenir dans 165 villes, Bâle, Bruxelles et Paris comprises.

A Bâle, où la police était informée, les participants auraient dû se retrouver à la Barfüsserplatz avant de se rendre dans un lieu non communiqué. «L'appel international au rassemblement des pro-viols annulé. Nous n'aurions pas laissé se tenir de telles manifestations sur le territoire», a tweeté Pascale Boistard, secrétaire d'Etat française chargée des Droits des Femmes, qui a remercié le Ministère de l'intérieur pour sa «vigilance».

C'est à Toronto, il y a six mois, que Delphine* a d'abord entendu parler de Roosh V, déjà à l'occasion d'un rassemblement anti-féministe. Cette semaine, après avoir eu vent de l'événement prévu cette semaine, la Suissesse a décidé de lancer une pétition sur le site Change.org. Les signatures ont rapidement afflué. La raison de sa colère? La légalisation du viol plaidée, dans certaines circonstances, par Roosh V. «C'est tout simplement inacceptable. S'insurger contre ce qu'il promeut, ce n'est pas une simple opinion anti-féministe. Faire l'apologie du viol, c'est la fin de tout, on est quand même dans des pays civilisés!», explique la jeune femme, qui anime la page Humour féministe sur Facebook.

En février 2015, Roosh V, de son vrai nom Darius Valyzadeh, se fendait, sur son site Return of Kings (le retour des rois), d'un post intitulé «Comment arrêter le viol». La solution de cet Américain d'origine arménienne de 36 ans: rendre légal le viol «s'il survient sur une propriété privée». Pour schématiser sa logique, les femmes prendraient ainsi leurs responsabilités, notamment en ne buvant pas trop, et en assumant leurs rencontres sexuelles avant de crier au loup. Depuis, l'auteur a décrété que ses propos étaient satiriques. Sans convaincre.


Lancé en 2012, son site est une plate-forme «néo-masculiniste» qui donne la parole à divers hommes, milite pour le retour de valeurs patriarcales et la suprématie de l'homme blanc ainsi que le rejet de la femme moderne, et s'insurge contre la «féminisation» de la société occidentale. Une femme est attirante si elle est fertile et reste à sa place – la maisonnée –, et ce sont les hommes, les vrais, qui doivent dominer la sphère publique. L'un des articles les plus populaires, par l'auteur anonyme du blog Boycott American Women, s'intitule «10 raisons pour lesquelles les étrangères sont mieux que les Américaines». En vrac, le texte cite l'obésité, le taux de divorce, la superficialité des Américaines, le fait qu'elles ne sachent pas cuisiner et qu'elles se sont fait «laver le cerveau» par le féminisme.

L'exemple suisse de Julien Blanc

Les opinions réactionnaires de ces «néo-masculinistes» ne s'arrêtent pas aux relations entre les sexes. La page Facebook de Return of Kings apporte son soutien au candidat Donald Trump, tandis qu'Angela Merkel est moquée pour sa politique migratoire. Darius Valyzadeh est par ailleurs l'auteur de plusieurs ouvrages auto-publiés sur ses méthodes de drague. Aux Etats-Unis, ces experts en séduction primaire sont appelés des «pick up artists», ou PUA. Ils sont les figures de proue d'un mouvement diffus qui a trouvé, par la Toile, un exutoire à ses frustrations et se compose d'anti-féministes de tous poils: la manosphere, contraction de «man« et de «blogosphere». En 2014, le Vaudois Julien Blanc avait fait scandale suite à la diffusion d'une vidéo le montrant en train de draguer, de manière très agressive, une jeune Asiatique. Cela lui avait valu le surnom de «l'homme le plus détesté au monde» par le magazine TIME et avait donné naissance au hashtag #takedownJulienBlanc.

Suite à la polémique, le Romand, après s'être vu interdit d'entrée sur les territoires australien et anglais notamment, avait fait des excuses sur CNN. «J'apprends à des types à avoir confiance en eux, à interagir avec des femmes et peut-être à avoir une relation», avait-il plaidé. «Julien Blanc, c'est un Bisounours à côté de Roosh V», glisse Delphine. «À ce que je sache, il n'a jamais prôné le viol.» À l'époque, Darius Valyzadeh avait critiqué les méthodes de séduction, trop frontales, de ses concurrents.

Des séminaires à 47 dollars l'entrée

Basé aux Etats-Unis, Julien Blanc continue de travailler pour la société californienne Real Social Dynamics Nation (également appelée RSD Nation), qui se définit comme «la plus grande entreprise de coaching en séduction» au monde et compte apparemment plus de 140'000 membres. L'année dernière, il a ainsi fait le tour du monde, dans le cadre du «Julien World Tour», pour donner son séminaire à 47 dollars l'entrée. En guise de teaser, son site décrivait comment, «de complètement fauché et sans domicile fixe», il a su capter l'attention de la planète avec sa capacité à séduire de belles femmes avec les méthodes les plus «anti-socialement acceptables». Des dates en Suisse, à Genève et Zurich, étaient annoncées pour septembre 2015, mais – faute de demande? – elles ont disparu de son site. L'été dernier, dans un entretien au journal britannique The Observer, il a déclaré que son humour «potache, à la Borat», avait été mal compris. Il n'a pas donné suite à nos demandes d'entretien.

Ce genre d'événements ne semble pas prêt de se tarir. Déjà, en janvier dernier, suite à une pétition signée par 60'000 personnes, l'Australie a révoqué le visa d'un autre «coach» de Real Social Dynamics, Jeff Allen, suite à une pétition signée par 60'000 personnes. Cette semaine, la levée de boucliers contre Roosh V a une nouvelle fois démontré l'impact de l'indignation virale. Il est impossible de savoir combien de partisans compte réellement la manosphère. Le Washington Post a souligné que si Return of Kings atteint les deux millions de pages vues par mois, ce chiffre n'est pas synonyme d'abonnés ou de suiveurs; sur Facebook et Twitter, ils sont moins de 13'000. L'impact de l'indignation virale pourrait être à double tranchant: en étouffant dans l’œuf et en médiatisant les velléités de rencontres de ces pourfendeurs incompris par les médias «bien pensants», ne court-on pas le risque d'alimenter leur discours victimaire et de leur offrir une vitrine bienvenue?


* nom connu de la rédaction

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