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Les collègues toxiques, cette nuisance du monde professionnel

Après le magazine «TTC» sur la RTS ce lundi soir, plongée au cœur d’un problème qui va croissant dans les bureaux

«Les dégâts psychologiques engendrés par un collègue toxique sont considérables, […] l’image de l’entreprise se dégrade et les coûts financiers» du problème se répercutent sur l’entreprise elle-même, les assurances et la société tout entière. Et «tristement, l’employé lésé est doublement pénalisé», parce que le collègue en question «est renforcé dans son comportement» par des directions «laxistes». Voilà une des réactions publiées sur la page Facebook de l’émission TTC de la RTS, diffusée ce lundi soir sous le titre «Collègues toxiques».

On a tous côtoyé des individus de cette espèce en voie de développement qui vous «pourrissent l’ambiance de travail et nuisent à la productivité», disait TTC: «Selon le Seco, […] 36% des employés se plaignent de tensions sur le lieu de travail. La loi oblige pourtant les employeurs à protéger leur personnel contre ce fléau.» Les personnes qui témoignaient dans l’émission – qu’ils soient victimes ou experts de la question, comme la médiatrice Florence Studer (www.conflits.ch) – ont tous fait un lien avec des «luttes de pouvoir», déclenchées par les profils «ambitieux».

«Lorsqu’un conflit se fait jour, le toxique boit du petit-lait», écrivait en novembre dernier le magazine allemand Der Spiegel qui, dans un passionnant article traduit par Courrier international, parlait «de ceux qui font du quotidien professionnel un cauchemar, que ce soit en réunion ou devant la machine à café: les collègues, ou tout au moins ceux qui ont un talent certain pour vous empoisonner la vie au bureau.» C’est la psychologue allemande et coach d’entreprise Heidrun Schüler-Lubienetzki qui a donné «ce nom à consonance scientifique» au poison: les «personnes toxiques».

Celles-ci profitent en général d'«organigrammes pas clairs» et de «cahiers des charges flous», contexte flottant où «la fatigue s’accumule» et à cause duquel pointe alors «l’angoisse d’aller bosser», a-t-on entendu dans TTC. Car si les employeurs protègent bien leurs ouailles contre les dégâts physiques, on ne peut pas en dire autant des problèmes psychiques. «J’en ai connu…», de ces collègues, dit un autre internaute sur la page FB de l’émission. «Normalement, vous devriez crouler sous les propositions», prévoit un troisième, qui répondait ainsi à l’appel aux témoignages lancé par TTC le 12 janvier dernier pour débusquer le collègue qui «est flemmard, glandeur, […] brasse de l’air, […] râle sans cesse, […] étale sa vie privée, […] vous dévalorise». Individu pas rare, comme le confirme cette vidéo d’une télévision québécoise:

Bigre. On pense à des noms? «On en a tous eu, non?», de ces collègues, ajoute une amie sur FB, qui précise: «… mais reste à savoir si l’on n’a pas soi-même été toxique un jour ou l’autre pour un autre»… Le phénomène, en tout cas, semble bien réel, à l’image de cette téléspectatrice de l’émission canadienne, qui écrit: «J’ai une collègue toxique, soutenue par la hiérarchie. Elle a tout pour plaire: vulgarité, indiscrétion (rumeurs et divulgation d’informations confidentielles), intrusion, paresse, malveillance, sabotage et manipulation. Et c’est moi qu’ils ont traitée de «problème» et de «grosse déception».»

Sur le Web, les articles sur le sujet se multiplient, ces temps-ci, preuve que la «tendance» est bel et bien là. Il suffit par exemple de lire ces témoignages d’internautes de Lettreducadre. fr: «Je suis actuellement en burn-out. J’ai eu le grand privilège d’expérimenter trois types de collèges toxiques […] et un management qui n’a jamais défini ce qui était inacceptable… Avec une pression de rendement qui augmente, vous imaginez les dégâts que ça peut finir par causer. […] Après trois mois d’arrêt de travail et de réflexion, j’ai clairement identifié les phénomènes suivants […]: paresse, mauvaise foi et malhonnêteté, […] faux arrêts maladie, manipulation».

Lire aussi: Ne laissez pas un membre toxique contaminer le groupe, par Franziska Tschan, professeure de psychologie du travail à l’Université de Neuchâtel (30.05.2013)

Le magazine Elle a identifié, lui, cinq profils-types en la matière: celui qui vous séduit (trop); celui qui dénigre (trop) votre travail; celui qui n’est pas clair dans ses ordres; celui qui fait la girouette (divise pour mieux régner); celui qui est jaloux. Sans compter le stakhanoviste coupable de «présentéisme», le «donneur de leçons», l'«inspecteur des poubelles» ou le champion «des remarques fielleuses». Mais on peut s’en sortir. Un article de Madame Figaro prodigue ses conseils: prendre «conscience de l’origine de [son] mal-être»; repérer les personnalités proches du «pervers narcissique»; éviter les larmes; préférer «l’indifférence au pugilat» contre les «fourbes»; et surtout: «Votre manager doit arbitrer.» Car «des études montrent que, dès que le comportement d’une «brebis galeuse» est clairement sanctionné, l’impact négatif de cette personne diminue», écrit Franziska Tschan (lire ci-dessus).

«Une pomme pourrie contamine tout le panier», dit-elle aussi. «Selon ce vieil adage, un seul membre dysfonctionnel peut nuire à toute une équipe», prétendent les magazines féminins. Car toutes ces contributions et les réactions qu’elles suscitent sur le Net montrent encore deux choses: les toxiques sont souvent des hommes, leurs victimes souvent des femmes, comme celles vues dans l’émission TTC. Luttes de pouvoir, certes, mais aussi machisme ordinaire.

Des lectures pour aller plus loin:

♦ Heidrun Schüler-Lubienetzki: Schwierige Menschen am Arbeitsplatz: Handlungsstrategien für den Umgang mit herausfordernden Persönlichkeiten, Ed. Springer, 2015.

♦ Felps, Mitchell & Byington (2006): «How, when, and why bad apples spoil the barrel: Negative group members and dysfunctional groups». In: Research in Organizational Behavior (disponible ici en PDF).

♦ Gino, Ayal & Ariely (2009). «Contagion and differentiation in unethical behavior: the effect of one bad apple on the barrel». In: Psychological Science (disponible ici en PDF).

♦ Kerr, N. L., Rumble, A. C., Park, E. S., Ouwerkerk, J. W., Parks, C. D., Gallucci, M., & van Lange, P. A. (2009). «How many bad apples does it take to spoil the whole barrel?: Social exclusion and toleration for bad apples». In: Journal of Experimental Social Psychology.

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