Interview

«Des politiques pris dans l’engrenage»

L’auteur de «Storytelling» explique pourquoi les émissions de divertissement se sont imposées en France comme un passage obligé

Dans deux livres à succès, Storytelling (Ed. La Découverte) et La cérémonie cannibale (Fayard), le chroniqueur Christian Salmon a démonté les stratégies médiatiques de la classe politique hexagonale. Il explique au Temps pourquoi les émissions de divertissement, pourtant très risquées, sont aussi prisées des élus et des gouvernants.

– Le Temps: Le 16 janvier, le premier ministre français, Manuel Valls, était l’invité de «On n’est pas couché». Le 21 février, la ministre démissionnaire de la Justice, Christiane Taubira, lui a succédé. Pourquoi un tel engouement?

– Christian Salmon: Parce que l’exposition médiatique est devenue le principal moyen, pour les personnalités politiques françaises, de remédier à la perte de confiance qu’ils inspirent! Les caméras sont un carburant qui leur permet de relancer la machine, dans un contexte où leur marge de manœuvre et leurs moyens d’action sont de plus en plus réduits. Incapables de faire la différence dans le réel, face aux menaces et aux convulsions économiques transnationales, les politiques n’ont plus que la parole et la posture pour faire la différence et espérer convaincre. Leur besoin d’hypervisibilité est la réponse à la baisse tendancielle de leur crédibilité.


– La politique n’est donc plus une affaire de programme, de compétence, et de débat d’idées?

– Oui et non. Le débat d’idées existe sur les plateaux de TV, mais ce qui est certain, c’est que la dictature de l’image s’est imposée en politique. La «performance médiatique» est devenue le principal critère de jugement. Manuel Valls doit prouver qu’il n’a pas toujours la «mâchoire fermée», comme beaucoup l’écrivent. L’émotion prime. Le public commente votre ton, vos gestes, votre manière de vous habiller, vos réparties lorsque des humoristes vous apostrophent. C’est la logique du clash, du coup d’éclat dont il reste toujours quelque chose. Si vous en sortez vainqueur…

– Aller sur les plateaux de télévision d’accord, mais pourquoi ce succès des émissions de divertissement, parfois très risquées?

– Parce que l’économie de l’exposition médiatique est toujours plus concurrentielle. Celui qui l’emporte est celui qui ose le plus! C’est l’engrenage de la transgression. Aujourd’hui, l’obsession d’un politique ambitieux est de sortir de la banalisation. Il doit savoir descendre de son piédestal dans les arènes télévisuelles où il affronte des sportifs, des artistes, des provocateurs… L’incarnation de la fonction passe par l’exhibition.


– N’est-il pas possible d’agir autrement? La politique-divertissement n’est-elle pas un piège?

– Je le crois. Et l’on en voit peut-être les signes à travers la popularité, dans les sondages, de personnalités austères comme le leader travailliste Corbyn au Royaume-Uni, ou le gaulliste Alain Juppé en France. Je suis frappé par la perte de crédibilité de la génération «moderne» et médiatique incarnée par un Tony Blair. Manuel Valls, qui est un peu son émule, en fait les frais. Le crédit politique est de nouveau associé au sérieux, à la gravité, à la modestie. A une forme de dignité aussi.

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