Esprit

Terres du rêve, nouvelle frontière?

Exploré en mode lucide, augmenté par le placement de produits ou compressé par la compétitivité, l’espace onirique fait l’objet de fantasmes socio-techniques renouvelés

Le cosmos, les particules subatomiques, la surface terrestre, l’intérieur de notre cerveau: on peut se targuer d’avoir fourré notre nez – et notre outillage d’observation savante – à peu près partout. Il y a en revanche un espace où nous nous rendons quotidiennement, mais qui se révèle ardu à cartographier, peut-être parce qu’on y pénètre toujours les yeux fermés. Le rêve, c’est un territoire qu’on rêve, de plus en plus, de rattacher à notre expérience éveillée. Est-ce raisonnable? Est-ce possible? Voyons un peu.

1. Le marché du rêve lucide

Rappel express: un rêve est lucide lorsqu’on le fait en étant conscient qu’on rêve. Il commence lorsque, en plein sommeil et au milieu d’une virée onirique, on détecte un élément incongru qui nous renseigne, justement, sur le fait qu’on est en train de rêver (tiens, je suis tout nu au boulot, comment se fait-ce?). Cela permet d’exploiter l’absence de contraintes physiques de l’univers rêvé pour vivre, endormi mais conscient, des expériences normalement impossibles, dans un état de toute-puissance virtuelle. Le phénomène est mis à profit dans un but récréatif, mais aussi thérapeutique. Il permettrait également de développer ses facultés (créatives, sportives), d’après les travaux de Daniel Erlacher, chercheur à l’Institut des sciences du sport de l’université de Berne.

Il semblerait par ailleurs, selon une étude publiée en 2010 par les psychologues Tadas Stumbrys et Michael Daniels, que certains bienfaits du rêve lucide se déploieraient lorsque le dormeur se met à discuter avec les personnages de son rêve. Particulièrement créatives dans leur manière de résoudre des problèmes, bien qu’un brin floues en termes de logique, ces créatures se révèlent porteuses de ressources que le rêveur ne savait pas posséder: elles activent ainsi un potentiel qui – si l’on ose dire – demeure dormant à l’état de veille. Et ce n’est pas tout: selon une autre étude, publiée en mars 2013 dans la revue Consciousness and Cognition, notre capacité d’accéder à nos souvenirs fonctionnerait mieux pendant un rêve lucide que lorsqu’on est éveillé. On serait en revanche un peu moins bons à faire des plans

Si la science explore cet état hybride, dans lequel on semble parcourir consciemment notre inconscient, c’est surtout parce qu’on en espère des indications sur le fonctionnement, encore passablement élusif, de la conscience elle-même. En marge de la recherche scientifique, un marché du rêve lucide en pleine expansion propose aujourd’hui un vaste assortiment de techniques mentales pour favoriser son obtention, ainsi que des pilules à l’efficacité douteuse et au marketing suggestif (une pilule rouge, une pilule bleue, sans choisir entre les deux, comme dans Matrix, mais en avalant en alternance l’une et l’autre…) Au vu de la littérature scientifique récente, il ne semble toutefois y avoir en réalité aucune recette sûre pour provoquer un rêve lucide. La seule manière systématiquement efficace paraît être la stimulation magnétique transcrânienne. Ne reste plus qu’à demander au Père Noël la machinerie appropriée.

2. Des rêves sponsorisés

Rendre visibles à l’extérieur de nous les images subjectives de notre vie psychique, dont celles des rêves: c’est la quête que poursuit depuis plus d’une décennie Yukiyasu Kamitani, chercheur à l’Université d’électro-communication de Chōfu, au Japon. Comment? Ne pouvant extraire ces images directement, il faut ruser. Concrètement, il s’agit d’abord de voir comment les circuits du cerveau réagissent, à l’état de veille, à la vision d’un vaste catalogue d’images, couvrant à peu près tous les domaines de la vie. On met ensuite le sujet au lit dans un scanner, et on attend qu’il se mette à rêver. On associe enfin l’activité onirique de ses neurones à une banque d’images, selon les correspondances observées lorsqu’il était éveillé. Voilà le travail.

Ce travail (ainsi que celui visant à reconstruire notre imagerie mentale, réalisé par Jack L. Gallan et son équipe à l’Université de Californie à Berkeley), est le point de départ des élucubrations visuelles, aussi virtuoses qu’alarmantes, du collectif vidéo néerlandais Studio Smack dans son court-métrage Branded Dreams. «Et si la procédure de Kamitani se développait jusqu’à aller dans les deux sens?» se demandent les vidéastes. Si on pouvait non seulement extraire des images d’un rêve, en les reconstruisant à l’aide d’une banque de données, mais aussi en implanter dans le cerveau du rêveur? Et si cette technique était utilisée par des annonceurs pour faire du placement de produits – de la pub, quoi – dans nos paysages oniriques? Voilà qui pulvériserait la phrase attribuée à l’écrivain états-unien James B. Twitchell, placée au début de la vidéo: «Que faut-il faire pour ne plus voir aucune pub? La seule réponse est: aller se coucher.»

Le thème avait déjà été effleuré en 1999 par la série TV Futurama, où une pub pour un improbable «Slip Vitesse de la lumière» (Lightspeed Briefs) était placée dans les rêves du héros (première saison, épisode 6, «Cinquante millions de dollars d’anchois»). Une idée semblable apparaissait en 1997 dans une des premières bandes dessinées («What Spider Watches on TV») de la série cyberpunk Transmetropolitan. Poussée plus loin par le trio néerlandais, elle rebondit aujourd’hui entre les filets de la Toile, suscitant un émerveillement effrayé.

3. Sommeil, richesse ou pauvreté?

La valeur socio-économique du sommeil: voilà une variable éminemment ambiguë. D’un côté, afficher un faible nombre d’heures d’inconscience par nuit fait partie des caractéristiques comportementales standards affichées par l’élite des top décideurs. D’autre part, les groupes sociaux les moins favorisés sont ceux dont le sommeil est le plus fortement menacé. Lianne Tomfohr, psychologue à l’université de San Diego (Californie) et son équipe ont pu montrer, par exemple, comment les mécanismes de la discrimination ethnique écourtent le sommeil profond chez les populations africaines-américaines.

L’inégalité devant le sommeil pourrait prendre une tournure nouvelle et radicale dans un futur plus ou moins proche. Dans un essai publié par le site Motherboard, James Hughes, directeur de l’Institut pour l’éthique et les technologies émergentes (IEET), met ainsi en garde contre les effets socio-économiques des technologies de réduction du sommeil, grâce auxquelles «ceux qui pourront se permettre de dormir moins auront un énorme avantage».

Science-fiction? Pas tout à fait. Apparemment, l’armée états-unienne y travaille. Un rapport commandé par le Pentagone en 2008 affirmait que «si des forces ennemies venaient à obtenir un avantage significatif en termes de sommeil, cela constituerait une menace sérieuse»; par conséquent, «la compréhension et la manipulation du sommeil humain font partie des domaines où des avancées majeures pourraient avoir des conséquences sérieuses pour la sécurité nationale». En 2013, selon la revue en ligne Aeon, la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA), branche chercheuse de l’armée américaine, avait mis au point premier prototype en collaboration avec une compagnie privée: un masque censé optimiser le sommeil, appelé Somneo Sleep Trainer.

Que conclure? Pour réduire le sommeil à deux heures par nuit, on est apparemment encore loin du compte. «On ne sait toujours pas maintenir les gens éveillés sans les rendre psychotiques», note Marcelo Rinesi, responsable technique de l’IEET. Si le sommeil deviendra une nouvelle frontière de la lutte des classes, il le fera, au choix, selon deux scénarios opposés: une minorité de dormeurs aisés face à une majorité qui aura mal dormi; ou une «élite insomniaque», version hi-tech de la la Sleepless Elite qu’évoquait le Wall Street Journal en avril 2011, zombifiée par l’absence de rêves et par la psychose rampante… Allez, une tisane?

A lire

Alan Derickson, «Dangerously Sleepy. Overworked Americans and the Cult of Manly Wakefulness», University of Pennsylvania Press, 2013

La revue scientifique «Dreaming»: www.apa.org/pubs/journals/drm

A voir

«Branded Dreams», les rêves sponsorisés: www.studiosmack.nl

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