Vie numérique

«Blockchain», la chaîne qui libère?

Un pied dans l'utopie et l'autre dans les affaires, la technologie à la base de la monnaie numérique bitcoin essaime aujourd'hui vers tous les domaines de la société. Cartographie des possibles, à l’occasion de la Lift Conference

«Historiquement, nous avons automatisé les travailleurs. Maintenant, nous sommes en train d’automatiser les patrons», lance l’entrepreneur numérique Stephan Tual. Voilà une des visions étonnantes qui surgissent lorsqu’on évoque les blockchains ou «chaînes de blocs», entités numériques dont on discute avec ferveur dans les places de village de la société connectée. Une technologie «disruptive» qui s’apprête à changer radicalement notre environnement socio-économique? Ou un soufflé de hype condamné à retomber? «Quelque chose est en train de se passer, on ne sait pas exactement quoi», déclare Abir Oreibi, directrice générale de la Lift Conference. En quête de réponses, le grand rassemblement des start-ups virtuelles et des cybervisionnaires, clôturé le 12 février à Genève, a poussé les blockchains sur le devant de la scène.

Il faut avoir, comme on dit, une tolérance à l’ambiguïté. Inventée à la fin des années 2000, en pleine flambée d’intérêt depuis six mois, la blockchain apparaît à certains comme une innovation aux promesses utopiques, qui pourrait être mise à profit pour réduire les concentrations de pouvoir et les inégalités. Mais il se pourrait aussi que, faisant du vieux avec du neuf, des acteurs aux visées oligopolistiques harnachent la trouvaille pour créer ou renforcer des positions dominantes. Un pied dans l’ultralibéralisme libertarien, un autre dans la philosophie du bien commun, la blockchain rappelle la parabole indienne des aveugles qui palpent un éléphant pour savoir ce que c’est: «Un mur», «Non, un serpent», «Attendez, c’est un arbre»…

L’ordinateur global

«Pendant les dix à vingt ans qui ont précédé la naissance du bitcoin, il y a eu plusieurs tentatives de créer des systèmes monétaires numériques. Certaines ont abouti, mais toujours avec un défaut central: il n’y avait aucun moyen de s’assurer que les utilisateurs ne dépensaient pas deux fois les mêmes jetons numériques», raconte Joseph Lubin, cofondateur du projet Ethereum. Le système des blockchains résout le problème de manière décentralisée. La légitimité des transactions n’est plus garantie pas une instance centrale dotée d’autorité: elle est confirmée par un réseau d’ordinateurs. Chacun de ceux-ci dispose du livre des comptes, qui existe simultanément en chaque endroit, et d’algorithmes qui contrôlent la validité des opérations, les approuvant par consensus.

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Dans les années qui suivent l’avènement du bitcoin, en 2009, un groupe de personnes se forme autour de la proposition d’un jeune inventeur appelé Vitalik Buterin. Objectif: explorer les possibilité des blockchains au-delà des aspects purement monétaires. Le résultat, Ethereum, est lancé en juillet 2015. Basé sur le peer-to-peer (où le rôle du serveur central est distribué entre les utilisateurs connectés), sur les algorithmes de formation de consensus et sur le partage des données, il s’agit là du «premier ordinateur mondial», déclare Joseph Lubin: une «ressource informatique globale» au fonctionnement décentralisé, sur laquelle n’importe quel programmeur doté de compétences moyennes peut créer des applications. Signes particuliers de cette machine virtuelle: «Elle est transparente, extrêmement sûre, non censurable. Grâce au système des blockchains, les actions qui y sont effectuées sont infalsifiables.»

Les intermédiaires au placard

Des aspirateurs: c’est l’image que Primavera De Filippi a choisi de projeter sur grand écran pour illustrer l’action des gros intermédiaires. «Autrefois, il y avait surtout des gros opérateurs centralisés, qui fournissaient des services ou des produits et qui les livraient à des consommateurs qui avaient un rôle passif dans le processus», rappelle la juriste, chercheuse au CNRS et à Harvard, activiste de l’économie collaborative et artiste plasticienne.

Et puis? «Internet a permis l’émergence de formes d’organisation où la valeur n’est plus produite par une entité centrale, mais par tout le monde. Les intermédiaires coordonnent les individus et agrègent la valeur en un service.» C’est le cas d’Uber et d’Airbnb, mais aussi de Facebook, de YouTube ou de Google. «Il y a une inconséquence dans la manière dont la valeur est redistribuée: elle est créée de fait par tous les utilisateurs, ensuite elle est extraite sous la forme d’un profit par des intermédiaires centralisés.» Ce sont les aspirateurs, justement. «Comment rendre ces intermédiaires obsolètes et redistribuer la valeur d’une façon plus égalitaire aux gens qui sont en train de la produire? C’est l’intérêt de la blockchain.» Le tout nouveau projet Arcade City, basé à Portsmouth (New Hampshire), est ainsi un véritable Uber sans maître, utilisant la plate-forme Ethereum.

Objets autonomes, sociétés auto-organisées

«La suite logique de la voiture sans conducteur, c’est la voiture qui se loue toute seule», annonce Stephan Tual, cofondateur de l’entreprise Slock.it, qui applique les blockchains au monde émergent des objets autonomes. Le véhicule qui s’auto-loue est en chantier. «Il est abordable: vous pourrez en acheter cinq ou six pour le prix d’une Sedan neuve. L’idée, c’est que des personnes ou des communautés les acquièrent, qu’ils les déploient dans leur quartier et que ces voitures travaillent pour eux, allant jusqu’à se réparer elles-mêmes grâce à leur design modulaire. Vous avez là un véritable tueur d’Uber…»

Ce que le système des blockchains apporte à un service de ce genre, c’est une simplification, une sécurisation et une réduction radicale du coût des transactions. Cette même logique peut être mise au service d’une vision plus humaniste, comme le fait Michel Bauwens, théoricien de l’économie participative. «Potentiellement, la blockchain ferait baisser le coût de transaction dans la collaboration humaine à un niveau où l’auto-organisation citoyenne pourrait devenir la modalité principale de la création de la valeur», déclarait-il en décembre 2015, lors des Blockchain Workshops à Sydney.

Musique et revenu de base

Au-delà des voitures auto-louées et des grandes banques qui ont commencé à s’intéresser aux blockchains de près, l’éventail des possibles paraît ouvert. Ujo Music entend bâtir une nouvelle industrie musicale, plus équitable. Avocat dans le domaine des droits humains, Kevin I. Koh rêve d’appliquer cet outil au «redémarrage de la démocratie»: transposer la transparence, la traçabilité et l’incorruptibilité des blockchains aux rouages démocratiques permettrait de vérifier dans quelle mesure «les élus des parlements nationaux et les délégués auprès des organisations supranationales sont en accord, ou pas, avec ce que veut la communauté internationale au sujet du climat, ou du conflit syrien».

Animateur de la page Facebook suisse italienne Reddito di Base Incondizionato, Alessandro De Bernardi emboîte, lui, le pas de Vinay Gupta, de l’équipe d’Ethereum, en imaginant de lier les blockchains au revenu de base inconditionnel (RBI). «Nous pensons au RBI de façon incomplète si nous continuons à le concevoir comme de l’argent. Il serait plus intéressant de l’imaginer comme une valeur. Une valeur inaliénable, versatile, accessible de façon omniprésente et irréversible.»

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