Vie privée

Très cher journal

Il est depuis des siècles le compagnon des grands hommes comme des illustres inconnus. Des applications mobiles facilitent aujourd’hui la pratique du journal intime

Diariste. Cet anglicisme fait référence à celui qui tient ce que l’on appelle en français un journal intime. Ecrire sa vie rien que pour soi? L’activité est sans doute aussi ancienne que l’invention du papier. De saint Augustin à Hervé Guibert en passant par le Genevois Henri-Frédéric Amiel, nombreuses sont les figures de l’histoire ou de la littérature à avoir laissé des œuvres majeures sous cette forme de chronologie personnelle. Elle n’est cependant pas l’apanage des écrivains. Le journal intime est aussi un exercice ordinaire pour tous ceux qui veulent coucher dans ces cahiers secrets les faits de leur vie quotidienne, leurs pensées et leurs tourments. «La plupart des diaristes choisissent de noter une infime partie de leur vécu, correspondant à des lignes d’attention particulières, changeantes, explique Philippe Lejeune, universitaire français spécialiste de l’autobiographie et des journaux. Très rares sont les diaristes systématiques qui écrivent tous les jours en notant tout; la plupart des journaux sont elliptiques, allusifs, ont des lacunes énormes; beaucoup sont passagers, vite abandonnés, ou détruits après coup sans avoir été forcément relus.»

Pour mémoire

Si la pratique est multiforme et parfois contraignante, ceux qui s’y adonnent sont pourtant unanimes quant à ses bienfaits et à son côté extrêmement épanouissant. Souvent démarré à l’adolescence pour s’y épancher sur les ingratitudes liées à l’âge, le journal sera plus tard ce compagnon à qui on peut tout dire et tout confier. Le temps passe, l’effet cathartique reste. Car, au-delà du soulagement de les avoir exprimés, écrire ses sentiments permet ainsi de mieux les comprendre et, sur la durée, de se connaître soi-même davantage. Savoir qui l’on est mais aussi qui l’on a été, c’est l’autre grande finalité des diaristes. Et ce, sans pour autant nourrir l’ambition, comme les grands auteurs, de laisser sa trace dans l’Histoire.

A l’heure où l’on documente sa vie en permanence, où l’on partage en direct chaque moment important de son existence, l’introspection et le travail de construction de notre mémoire seraient-ils plus nécessaires que jamais?

Aux Etats-Unis, le journal intime connaît un nouvel engouement, notamment grâce aux applications mobiles qui permettent une approche simple et très complète pour répondre aux défis de cette écriture quotidienne. La flexibilité numérique permet enfin de pouvoir écrire n’importe où et n’importe quand sur tablette, smartphone et ordinateur. Elle autorise aussi la possibilité d’associer des photos et des sons à ses notes. Une mémoire complète, à laquelle s’ajoutent d’autres fonctionnalités, comme des options de rappel qui encouragent à l’écriture, la géolocalisation du lieu et de la météo, ou encore des outils de recherche capables de retrouver facilement la dernière fois que vous avez dîné dans ce restaurant japonais. Un confort qui passe aussi par une sécurité implacable. Toutes ces applications garantissent à l’usager que son journal ne sera lu par personne d’autre que lui.

L’une des plus populaires, Day One, est née de l’envie de son créateur, Paul Mayne, de réussir enfin à écrire son journal au quotidien. «Nous sommes tous débordés, explique-t-il, on prend rarement le temps de s’arrêter et de réfléchir à notre journée. Avoir un outil qui nous permet de le faire et de penser, sans filtre, la direction que l’on donne à sa vie est très libérateur.» Comme DayOne, Penzu a été créée par un diariste qui voulait s’affranchir des limites imposées par le journal intime sur papier. «Tenir un journal est définitivement lié à l’extension de notre mémoire, observe son créateur Alexander Mimran, écrire ce que l’on vit au jour le jour capture le moment mieux que n’importe quel autre média. Ecrire pour soi-même permet de s’ouvrir de la plus honnête des manières et préserve des idées et des sentiments que l’on oublierait. La technologie permet d’étendre nos mémoires et d’y retrouver tout ce que l’on cherche dans notre passé.»


Retour vers le passé

Utilisation privée et préservation de la mémoire: voilà qui s’oppose donc aux réseaux sociaux qui fonctionnent sur un concept exactement inverse où le moindre instant présent est partagé avec la communauté. Pas tout fait. Car cette prolifération de données personnelles peut aussi fonctionner comme des time capsules, avec le même effet de retour vers le passé. Ainsi, Memoir ou Timehop butinent chaque jour dans les comptes de leurs utilisateurs les posts Facebook, Instagram ou Twitter, publiés à la même date, mais les années précédentes, et les renvoient, comme un souvenir instantané. En faisant remonter ces archives publiées au moment où elles ont été vécues, ces applications rendent finalement les réseaux sociaux complémentaires du journal qui compile les événements a posteriori.

C’est ainsi que le journal intime évolue. Et que les adolescents plébiscitent Diary.com, mélange entre le carnet confidentiel et le réseau social. Ils y trouvent à la fois le réconfort de l’écrit personnel et celui du soutien de ceux qui partagent les mêmes tourments. Sans oublier One Second Everyday qui construit le film de votre vie à partir d’une seconde prélevée chaque jour. Laquelle choisir? Comme à l’écrit, c’est au diariste de décider la plus pertinente, celle qui résume en un clin d’œil toute une journée. Plus intergénérationnel, StoryWorth permet de recréer une mémoire collective en incitant tous les membres d’une même famille à écrire. Une belle manière d’assurer la transmission du souvenir de nos parents et de la nôtre à nos propres enfants. 

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