Uchronie

Si les Aztèques nous avaient conquis (et autres récits d'histoire contrefactuelle)

Romanesque et ludique, l'histoire avec de «si» a parfois des enjeux sérieux. Les historiens Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou explorent la jungle des passés alternatifs

Jésus a 97 ans, «il souffre d’arthrose et son esprit est ailleurs, la plupart du temps». Il meurt «en deux minutes», terrassé par une attaque, «seul dans sa chambre», mais reconnu dans tout l’Empire romain comme un prophète à part entière. Dix-sept siècles plus tard, en 1848, les troupes chinoises entrent triomphalement à Londres et la reine Victoria se prosterne devant l’empereur Daoguang. Pour en arriver là, les Chinois ont successivement financé la guerre contre Napoléon, ruiné l’industrie du Lancashire en inondant le pays de textiles bon marché et envoyé leurs armées lorsque les Britanniques se sont mis en tête de protéger leur économie en augmentant les droits de douane. Entre-temps, en 1519, la cavalerie de Moctezuma a repoussé sans peine «la poignée de soldats espagnols menée par Cortès» et s’est lancée dans la traversée de l’océan pour conquérir l’Europe. Il se peut ainsi que le Vieux Continent voie les premières lueurs du XXe siècle alors qu’il est ravagé par les rivalités entre l’Empire aztèque et l’Empire du milieu…

On doit le premier de ces trois récits à Carlos Eire, historien des religions à Yale, le deuxième à l’historien britannique Ian Morris, professeur à Stanford, le troisième à Jared Diamond, géographe à l’Université de Californie à Los Angeles. Selon ce dernier, si les Espagnols ont soumis les Aztèques plutôt que l’inverse, c’est «en raison de l’extinction des mammifères en Amérique pendant le pléistocène tardif»: c’est en effet principalement l’absence de domestication de ces grands animaux, sources de protéines, de moyens de transport et de puissance militaire, qui différencie les deux sociétés au début du XVIe siècle. Ces trois scénarios d’histoire contrefactuelle sont évoqués par Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou dans Pour une histoire des possibles, vaste ouvrage consacré à cette manière de faire «l’histoire avec des si». Et si le général de Gaulle s’était crashé en hélicoptère en revenant de son voyage secret à Baden-Baden, en mai 68, et que les lanceurs de pavés de la rive gauche avaient triomphé?

Hitler artiste, Etats-Unis nazis

Dans ses variantes romanesques et ludiques, où on l’appelle plutôt «uchronie» ou «histoire alternative», le procédé est en pleine efflorescence. Le site anglophone uchronia.net recense quelque 3200 ouvrages relevant du genre, qui «semble depuis une vingtaine d’années prendre de l’ampleur face à une science-fiction qui s’essouffle». Le classique Le Maître du Haut Château, de Philip K. Dick, qui imaginait les Etats-Unis partagés entre le Japon et l’Allemagne nazie, a été adapté en une série TV produite par Ridley Scott en 2015. Dans le jeu vidéo de stratégie Civilization, on peut parvenir, selon le témoignage d’un joueur, à «la conquête du monde par le Maroc communiste face à une alliance des Américains, des Mongols et des Incas».

Les romanciers Paul Auster, Philip Roth et Eric-Emmanuel Schmitt ont écrit des uchronies dans les années 2000, imaginant respectivement que le 11 Septembre n’a pas eu lieu (Seul dans le noir), que l’aviateur fasciste Charles Lindbergh a gagné les élections et fait la paix avec les nazis (Le Complot contre l’Amérique) et qu’Hitler «n’est pas recalé à l’Ecole des beaux-arts de Vienne et devient un artiste» (La Part de l’autre)… Le crash fatal du général de Gaulle évoqué ci-dessus, on le doit en revanche à l’écrivain Jorge Semprún (L’Algarabie, 1981).

Zheng He avant Colomb

Le contrefactuel a un fort potentiel de séduction en tant que jeu et qu’objet littéraire. Lorsqu’il est utilisé de façon savante dans des livres d’histoire, il procure un plaisir particulier: il «produit à la lecture une sensation d’inconfort, mais également de puissance, sans doute renforcée par celle de pouvoir contrôler le temps et sa fragilité», notent Deluermoz et Singaravélou. Plaisir un peu louche, dont les historiens ont longtemps eu coutume de s’excuser: ce sont là «des réflexions qui souvent ont roulé dans mon esprit et occupé discrètement mes pensées», écrivait, il y a près de deux mille ans, l’historien romain Tite-Live en imaginant un scénario alternatif où Alexandre le Grand aurait lancé ses troupes sur Rome.

Pas besoin de s’excuser, rétorquent les auteurs. Le contrefactuel a pleinement droit de cité dans la recherche historique. Il constitue même une opération fondamentale lorsqu’il s’agit d’interpréter les événements, c’est-à-dire d’en rechercher les causes. Si l’amiral chinois Zheng He n’avait pas interrompu ses gigantesques expéditions navales en 1433, il aurait «atteint la baie de San Francisco plusieurs décennies avant que Christophe Colomb ne rejoigne les Antilles». On se demande donc si, «étant donnée la suprématie de la Chine à cette époque», le Céleste Empire aurait ainsi «franchi la dernière étape pour devenir la véritable puissance hégémonique dans le système-monde», ou si d’autres facteurs étaient en jeu dans l’écart qui s’ouvre alors entre les trajectoires des civilisations européenne et chinoise.

Cléopâtre et la tarte à la crème

Faire un usage fructueux du contrefactuel implique donc de se détourner du nez de Cléopâtre. Celui-ci représente, si l’on ose dire, la tarte à la crème du contrefactuel depuis que Blaise Pascal a divagué là-dessus en imaginant que, s’il eût été plus court, «toute la face de la terre aurait changé». Jusqu’au début du XXe siècle, la méthode contrefactuelle confortait en effet une vision de l’histoire où les coups de tête (ou de cœur, ou de reins) des grands hommes et des grandes femmes faisaient basculer le destin des nations. Un emploi fécond de la méthode implique aussi, sans doute, de s’écarter de ses personnages fétiches: Jésus, Napoléon, Hitler.

Pour un contrefactuel qui recherche plus en profondeurs les facteurs explicatifs de l’état du monde, on se tournera par exemple vers Kenneth Pomeranz, professeur à l’Université de Chicago. Comment expliquer la «Grande Divergence» entre l’Europe et la Chine (encore elle), qui «possèdent, au milieu du XVIIIe siècle, un niveau de développement économique et social comparable»? Ecartant les interprétations basées sur la culture, les attitudes collectives et les mentalités, l’historien montre que la révolution industrielle sur le Vieux Continent «n’aurait pas été possible, ou eût été de bien moindre ampleur, sans l’afflux de matières premières en provenance des colonies». Si la Grande Bretagne n’avait pas bénéficié des terres américaines, elle n’aurait pas pu se consacrer à l’industrie et serait devenue aussi intensivement agricole que le delta du Yangzi.

La politique avec des si

Reste une question, âprement débattue: l'«histoire avec des si» est-elle de droite ou de gauche? «Depuis une quinzaine d’années, la démarche contrefactuelle semble devenue la marque de fabrique d’un groupe d’historiens conservateurs et néoconservateurs», relèvent Deluermoz et Singaravélou. Les tenants de ce courant, dont la figure de proue est l’historien écossais Niall Ferguson, mettent le contrefactuel au service d’une vision où l’histoire est moins déterminée par les structures sociales et économiques que par les individus et par le hasard. Il s’ensuit, pour eux, «qu’il n’est pas nécessaire de redresser les injustices en raison de leur influence marginale sur les événements».

Mais «la généalogie conservatrice inventée par Niall Ferguson dans Virtual History a dissimulé les nombreux recours anciens» au raisonnement historique contrefactuel. Chez Marx hier comme chez le philosophe Slavoj Žižek aujourd’hui, imaginer des issues alternatives aux événements du passé relève d’une «conception de l’histoire faite de rapports de classe non déterminés, où la lutte joue un rôle essentiel». En 1940, le philosophe Walter Benjamin désignait ainsi, depuis son exil parisien, la nécessité de revenir sur les «potentialités inaccomplies du passé». C’est à cette condition, écrivait-il, qu’on peut retrouver un «temps des possibles» et «accomplir aujourd’hui ce qui a été manqué jadis».

Quentin Deluermoz, Pierre Singaravélou, «Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus» (Editions du Seuil)

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