Analyse

L'anthropologue Mondher Kilani: «L’idéologie du camp est devant nous»

L'anthropologue Mondher Kilani livre des clés de compréhension du racisme, alors que débute une semaine de sensibilisation à ce phénomène partout en Suisse romande. En évoquant la crise des réfugiés en Europe, le spécialiste, professeur honoraire à l'Université de Lausanne, soutient qu'«Auschwitz n’est pas derrière nous»

A l'occasion de la Semaine d'action contre le racisme, qui se décline comme chaque année, à travers divers événements en Suisse romande, l'anthropologue Mondher Kilani anime une table ronde réunissant Nicolas Bancel, et Alain Clemence, professeurs à l'Université de Lausanne (UNIL), Martine Brunschwig Graf, présidente de la Commission fédérale contre le racisme, Adola Fofana, avocat et médiateur au Centre d’écoute contre le racisme à Genève, ainsi qu'Oriane Sarrasin, chercheure à l'UNIL. Nous lui avons demandé comment sa discipline peut éclairer une question toujours aussi brûlante.

Le Temps: Le racisme est-il un objet d’étude de l’anthropologie?

Mondher Kilani: Il ne l’est pas en tant que tel, comme la parenté ou la culture, par exemple. Mais l’anthropologie s’y intéresse dans la mesure où il se présente comme une vision du monde, une action politique, une façon de s’identifier. C’est un thème transversal lié à des questions plus larges: l’altérité, la différence, la norme… D’où la difficulté à l’analyser, car on ne peut pas l’isoler comme un fait brut. Il n’est pas réductible à une idéologie monolithique, il peut prendre différentes figures. Mais ce qui intéresse l’anthropologue ce sont ses ressorts, sa persistance. Car même si depuis sa naissance, au XIXe siècle, la notion de race a été invalidée par la science, le racisme demeure une représentation du monde qui permet de classer, d’exclure, voire de détruire.

– Quels sont ses ressorts?

– Le racisme renvoie à des considérations comme le pur et l’impur, le dedans et le dehors, le supérieur et l’inférieur. L’anthropologue peut mettre en évidence, par exemple, que le racisme et le sexisme relèvent du même mécanisme de domination. Il s’agit de ne pas naturaliser le racisme. Or sa ruse, c’est de prétendre se fonder sur la nature, de dire que c’est dans l’ordre des choses qu’on soit méfiant vis-à-vis de l’étranger, ou, lorsqu'il s’agit du sexisme, que la femme soit différente de l’homme. Adopter ce point de vue ne permet pas de comprendre qu’il s’agit en réalité d’un mécanisme social, culturel, mis en place, ou assumé, par des acteurs avec des objectifs.

– Quel est le mécanisme de domination sous-jacent au racisme?

Le racisme a été conçu comme un système de classement, une taxinomie qui permet d’ordonner et de hiérarchiser des groupes humains. Il relève d’un processus de domination dès le départ. Il ne faut pas oublier qu’il a émergé dans un une société européenne où les exclusions sociales étaient très fortes. Ainsi, les différences entre classes travailleuses et possédantes renvoyaient à des déterminations physiques. On légitimait de la même façon les différences entre le colon civilisateur et le colonisé à civiliser. Et la force physique de l’homme se traduisait par une intelligence supérieure justifiant la domination de la femme.

– Peut-on dire que le racisme existe depuis toujours?

– D’une certaine manière, oui. Les notions de pur et d’impur et les mécanismes d’exclusion existent depuis que les cultures existent. A titre d’exemple, l’expulsion des juifs et des musulmans d’Espagne, après la reconquête catholique, était basée sur la «limpieza de sangre», la pureté de sang, dont le critère était l’adhésion au christianisme. Mais à partir du XIXe siècle, le racisme se fonde sur la fatalité de la race, ce qui rend les mécanismes de domination et d’exclusion infiniment plus forts: ils renvoient désormais à une nature intangible, indépassable. Cette version moderne du racisme suppose un déterminisme absolu. Avant, par exemple, les juifs pouvaient se convertir pour échapper aux persécutions (quoique). Mais avec le nazisme il ne pouvait pas y avoir de bons juifs, et encore moins de juifs assimilés qui «nous contamineraient». Il fallait les éliminer jusqu’au dernier.

– Et aujourd’hui?

– Cet imaginaire naturaliste est encore très prégnant, même si on n’utilise plus l’argument biologique parce qu’il a été remis en question par la biologie elle-même. On prétend encore qu’il y a des différences insurmontables, entre l’homme et la femme, mais aussi entre les cultures, et les religions. Une personne d’une autre culture est considérée, par essence, comme inassimilable à la nôtre; quelqu’un de telle religion est intrinsèquement incapable de s’ouvrir à nos valeurs. Aujourd’hui, c’est clairement l’islam qui est racialisé. Ce qu’on observe donc au-delà de ces évolutions, c’est bien la permanence des mécanismes qui fondent ces discours. Et c’est là la force du racisme: sa capacité d’adaptation.

– L’essentialisation de l’autre va-t-elle de pair avec une vision de l’autre comme menaçant?

– Le racisme ne peut fonctionner que sur la hantise de la perte. La haine est utilisée comme un combustible pour entretenir l’idée que l’autre menace mon identité, mes valeurs. L’idée de pureté et d’impureté, l’idée de la frontière protectrice, sont des éléments symboliques puissants. L’autre est impur, donc je dois m’en défendre, mettre des barrières, ne pas tendre la main, fréquenter les mêmes lieux, voire respirer le même air. Le racisme n’est pas seulement une idée. C’est un ensemble de symboles qui s’imbriquent dans des pratiques, une croyance qui fait agir. Il faut le prendre au sérieux, surtout lorsque des conditions objectives sont réunies pour activer ses mécanismes.

– Les images de migrants et de réfugiés entassés derrière des barbelés aux frontières de l’Europe ont-elles à voir avec une mise à distance radicale de l’autre?

– Oui. Notre modernité a ouvert l’ère des camps. Auschwitz n’est pas derrière nous. L’idéologie du camp est devant nous. C’est un moyen de réglementer les mouvements de population, de régler les problèmes de pauvreté, de traiter de la dissidence. Le camp est malheureusement aujourd’hui le langage de notre société.

– Que faire face à l’expression du racisme, pour revenir au thème du débat auquel vous allez participer?

– Rien ne sert de stigmatiser les racistes, de décréter qu’ils n’ont rien compris. Il faut veiller à ne pas emprunter leur langage: personne n’est intrinsèquement raciste. Il y a des raisons pour lesquelles on le devient. Elles renvoient à des problèmes économiques, sociaux, culturels, mais aussi à des problèmes d’identité et de choix de société. Ce n’est jamais une éruption spontanée, instinctive. Or la complexité de ces facteurs est court-circuitée par cette représentation du monde qui simplifie les choses tout en les synthétisant, et qui donne à l’acteur social l’impression de maîtriser son destin. Cette idéologie prétend offrir une réponse massive, rapide et définitive. Pour la contrer, il faut continuer sans relâche à démonter les mécanismes de domination sur lesquels elle repose et les expliciter dans un débat démocratique.

– Aujourd'hui encore la domination motive le racisme?

– Le nœud du problème est là: dans les structures de domination de type patriarcal. On n’est pas sorti de l'autorité du chef qui s’exerce sur les faibles: les pauvres, les femmes et les minorités de toutes sortes. Cette idéologie est d’ailleurs aussi celle des islamistes. Ce sont des processus universels.

– Vous plaidez pour un universalisme critique*. En quoi consiste-t-il?

– Prenons pour simplifier le modèle de l’assimilation républicaine à la française. On peut le qualifier d’universalisme particulier quand il ne donne pas la chance à tous d’y contribuer. Or le propre du modèle universaliste hégémonique c’est de dire: notre civilisation est à l’origine de la modernité, ou d’une certaine idée de la modernité, et si vous ne vous y soumettez pas, c’est que vous êtes arriérés. C’est pourquoi il produit du communautarisme, par réaction, puisque ceux qui doivent s’y plier ont été exclus de sa construction. Par opposition, un universalisme critique est ouvert, il est négocié tout le temps dans un débat démocratique, avec toutes les composantes de la société.

– Selon vous, le racisme a partie liée avec la laïcité. Pourquoi?

La laïcité a été conçue au départ comme le garant de la liberté de croyance, un espace citoyen pour assurer l’émancipation. Mais aujourd’hui, sous prétexte que les autres - et on vise bien sûr les musulmans - ne s’adaptent pas à la laïcité, on en profite pour prétendre qu’elle est d’origine chrétienne afin de réhabiliter les valeurs dont elle serait issue. C’est une perversion de la laïcité par le détour d’une idéologie xénophobe, d’exclusion et de domination. «L'autre» est un prétexte pour réintroduire les valeurs autoritaires et sexistes. Ce dévoiement est à l’œuvre en Europe, et même en Suisse avec l’UDC.

– Vous continuez de soutenir qu’il y a un horizon au-delà de l’universalisme particulier et du communautarisme?

– Oui. A condition que le débat démocratique s’ouvre à toutes les différences, afin de les lier dans un projet politique commun, universel justement.



«Pour un universalisme critique. Essai d'anthropologie du contemporain» (Paris, Ed. La Découverte, 2014).


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Evénement: 
«Les frontières du racisme ordinaire dans une société démocratique».
Organisé par le Bureau cantonal vaudois pour l'intégration des étrangers et la prévention du racisme. Lundi 21 mars à 18h. Institut de hautes études en administration publique. Entrée libre, inscriptions jusqu'au 16 mars: info.integration@vd.ch

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