Vie numérique

Wikipédia: comment féminiser un village de Schtroumpfs

Il n'y a que 10 à 15% de femmes parmi les contributeurs de l'encyclopédie en ligne. Que faire? Une campagne romande est lancée cette semaine

Test de Bechdel, principe de la Schtroumpfette: vous connaissez? Ce sont deux manières d'évaluer un  produit culturel (film, série TV, roman) selon la manière dont les femmes y sont représentées. Le premier a été formulé en 1985 par la bédéaste états-unienne Alison Bechdel: une œuvre passe le test si elle contient, parmi ses personnages, au moins deux femmes ayant une conversation entre elles, dont le sujet n'est pas un homme. Ça n'a l'air de rien, mais seulement une moitié des films passe la rampe selon le site Bechdeltest.com. Qu'en est-il de Wikipédia?

Question saugrenue: si l'encyclopédie participative était une œuvre de fiction, passerait-elle le test de Bechdel? Voyons-voir. Tout le monde peut participer à sa rédaction, sans même s'inscrire, ni donner son nom. À chaque instant, quelque 120 000 personnes sont en train de créer un nouvel article, ou de modifier l'un des 35 millions de pages qui existent déjà. Parmi ce nombre, on croise des femmes qui contribuent à la tâche en discutant entre elles au sujet de plein de choses: test réussi, donc. Seul problème: parmi les contributeurs de Wikipédia, les femmes sont une infime minorité –10 à 15% selon des études réalisées entre 2011 et 2013. C'est ce que vient rappeler le projet "Let’s Fill the Wikipedia Gender Gap" ("Comblons l'écart de genre sur Wikipédia"), lancé cette semaine par la Fondation Emilie Gourd, le Bureau de l’égalité de l’Université de Genève et l’association Wikimedia CH.

Le problème est polymorphe. Prenons le principe de la Schtroumpfette, formulé en 1991 par l'essayiste états-unienne Katha Pollitt. Dans l'écrasante majorité des fictions pour enfants, écrivait-elle, "les garçons sont centraux, les filles périphériques". Wikipédia est-elle un village de Schtroumpfs? "Le biais est clair. Si l'on observe l'ensemble des liens établis entre toutes les pages de l'encyclopédie, on constate que les articles concernant des hommes ne sont pas seulement plus nombreux: ils occupent également une position plus centrale dans le réseau. Les articles consacrés à des femmes, au contraire, ont tendance à être plutôt périphériques", explique David Garcia, chercheur à l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich dans le domaine émergent des "sciences sociales computationnelles", co-auteur d'une étude parue en 2015 sur l'inégalité de genre sur Wikipédia et invité mardi soir à l'Université de Genève lors de la conférence qui lançait l'opération.

Le problème est connu depuis longtemps. "Dans mes souvenirs, quand je suis arrivée sur Wikipédia, fin 2001, j'étais la seule femme dans la version francophone de l'encyclopédie. J’ai spammé des forums de discussion pour rameuter d'autres femmes, je me suis fait bloquer... Puis, petit à petit, on a commencé à en parler sur le plan international", raconte la Marseillaise Florence Devouard, ancienne présidente de la Wikimedia Foundation à la suite du fondateur Jimmy Wales et "wikipédienne" depuis la première année d'existence de l'encyclopédie. En 2011, alors que la Fondation s'inquiète de voir décliner le nombre des internautes qui contribuent à la rédaction, les femmes apparaissent comme une ressource fabuleusement inexploitée. On se fixe alors un objectif: 25% de contributrices à l'horizon 2015... Résultat? Rien à faire: le pourcentage des femmes ne bouge pas

Le rattrapage qui se révèle élusif en termes de participation s'amorce en revanche sur le plan du contenu. Des "editathons" – des marathons où l'on se retrouve pour créer ou améliorer des articles – voient le jour pour renforcer la visibilité des femmes dans l'encyclopédie. Le collectif new-yorkais Art + Feminism, créé en 2014 et focalisé sur les femmes dans l'art contemporain, donne un exemple qui sera repris dans une trentaine d'événements semblables dans le monde entier. Le projet romand reprend le flambeau avec une série d'ateliers organisés entre octobre 2015 et juin 2016. Les résultats de ce genre d'initiatives sont mesurables. "Par rapport à d'autres répertoires de personnalités connues (tels que Freebase, Human Accomplishment ou le Pantheon du Massachusetts Institute of Technology), Wikipédia inclut davantage de femmes. On ne peut donc pas dire qu'elle aggrave le problème", signale David Garcia. 

Mais pourquoi, au juste, le pourcentage de femmes parmi les contributeurs est-il si bas? "Une des questions principales est le sentiment de compétence, c'est-à-dire l'impression d'être assez légitime pour contribuer. Un sentiment de compétence par rapport au sujet sur lequel on envisage d'écrire, mais aussi par rapport à l'outil informatique", avance Mireille Bétrancourt, professeure en Technologies de l'information à l'Université de Genève. La conscience de leur propre légitimité est malmenée chez les femmes par les représentations ambiantes: il s'agit là d'un frein intériorisé. D'autres obstacles apparaissent lorsqu'une femme franchit le cap et se met à contribuer: "Beaucoup sont intimidées par l'atmosphère très agressive qu'on rencontre sur le site. Ce n’est pas le wiki-love, malheureusement. On est souvent dans une confrontation assez musclée", relève Florence Devouard.

Wikipédia n'est pas une démocratie électorale où les divergences se tranchent par des votes. "Les décisions se prennent par discussion. Ce qui signifie souvent qu'elles sont prises par abandon", poursuit la "wikipédienne". Les participants les moins agressifs laissent tomber: voilà pourquoi les ateliers romands prévoient une session sur le thème "Ténacité: comment répondre aux commentaires"... On notera au passage que Wikipédia est "plutôt une collection d’encyclopédies qu’une encyclopédie unique", chaque communauté linguistique ayant ses règles et ses intolérances particulière. Exemple? Un débat rageur enflamme le réseau au sujet de Paul B. Preciado, philosophe espagnol qui s'identifie en tant qu'homme et qui fut femme autrefois. Les ténors du Wikipédia francophone refusent que son article soit réécrit au masculin, alors que dans les pages en espagnol et en anglais, le changement s'est fait sans problème... On signalera enfin que certaines pages suscitent des débats plus violents que d'autres. Surveillés par le projet WikiWarMonitor, les articles les plus controversés sont, en anglais, ceux qui concernent George W. Bush et l'anarchisme. En français, c'est "Ségolène Royal" et "Objet volant non identifié".

Vaut-il la peine de se bagarrer là-dessus? Conclusion oblique de Florence Devouard: "Peut-être les femmes sont-elles moins présentes car elles font preuve d’intelligence. Elles estiment que c’est plus efficace – et moins bête – de s’occuper de son jardin, de son boulot, de sa communauté et de son système politique plutôt que d’aller passer des heures en ligne à s'écharper. À mon avis c’est la principale raison."

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