Sport

Ligue des champions. Comment le FC Porto vend des footballeurs en tranches

Le FC Porto, adversaire du FC Bâle en Ligue des champions, ce mardi soir, est le champion incontesté de la tierce propriété en Europe. Le club portugais vend et rachète des parts de joueurs comme des actifs financiers. La FIFA veut désormais interdire lesdits TPO, mais les intérêts financiers sont trop importants, les conflits d’intérêts trop nombreux

 

Le FC Porto a une nouvelle perle. Yacine Brahimi est un de ces joueurs que l’adversaire du FC Bâle en match retour des huitièmes de finale de Ligue des champions, ce mardi soir, sait si bien faire exploser sur la scène européenne, avant de le revendre.

Deux exemples parmi tant d’autres: Radamel Falcao, recruté pour 5 millions d’euros et cédé 40 millions à l’Atletico Madrid. Ou le défenseur Pepe, arrivé pour 1 million et revendu 30 millions au Real Madrid… En 2012, un décompte non officiel affirmait qu’en huit ans, Porto a réalisé 322 millions de plus-values dans ses transferts. Sans compter deux de ses derniers «coups», le Colombien James Rodriguez (lire ci-dessous) et le défenseur Eliaquim Mangala, acquis 6 millions et revendu 53 millions à Manchester City.

Pourtant, Porto ne fait pas partie des plus riches d’Europe. Il ne figure même pas dans le Top 20 établi chaque année par le cabinet Deloitte. C’est que ces mirobolantes plus-values, il n’est pas le seul à en profiter. En fait, l’Algérien Brahimi a une autre caractéristique qui fait de lui un produit typique du club portugais. Il ne lui appartient qu’en partie, à hauteur de 20%. Le 22 juillet 2014, le FC Porto l’achète à Grenade pour 6,5 millions d’euros. Deux jours plus tard, le 24 juillet, il cède 80% des droits économiques du joueur à Doyen Sports Investments, une société domiciliée à Malte et spécialisée dans le négoce de joueurs (voir graphique).

Au Portugal, rien d’anormal. Ce que le football appelle les third party ownership, ou TPO, littéralement la tierce propriété, la péninsule Ibérique s’en est fait une spécialité, depuis l’an 2000. Le FC Porto en est même le champion incontesté sur le continent.

Aujourd’hui, la pratique dérange. Trop opaque et trop spéculative, accusent en chœur les instances dirigeantes du football, la FIFA et l’UEFA. Les TPO sont donc en voie d’être interdits.

Sur le fond, la tierce propriété existe depuis des décennies. Il n’était pas rare qu’un président de club prenne à sa charge une partie d’un transfert. Mais la crise financière de 2008 a mis à nu les déséquilibres économiques de nombre de clubs, notamment dans le sud de l’Europe. Les crédits bancaires sont devenus difficiles à obtenir et les TPO se sont imposés comme une alternative de financement. La pratique a fini par s’industrialiser.

Les investisseurs tiers sont aujour­d’hui des sociétés ou des fonds basés à Gibraltar, à Jersey ou à Malte aux mains d’actionnaires invisibles. Désormais, les parts de joueurs s’échangent, ou font des allers-retours jusqu’à plusieurs fois par saison. Des transactions s’opèrent parfois quelques jours avant l’officialisation d’un transfert… Bref, la spéculation a gagné le football de haut niveau.

En 2013, un rapport de KPMG faisait la lumière sur l’ampleur du phénomène. Au Portugal, un joueur sur six serait partiellement en mains d’investisseurs tiers. Dans les ligues d’Europe de l’Est, ce sont 40 à 50% des joueurs qui seraient touchés. Et globalement, en Europe, la valeur des joueurs sous contrat avec différents propriétaires dépasserait le milliard d’euros, selon le cabinet d’audit.

Ces estimations sont contestées. La situation serait bien plus complexe. «Si l’on considère les TPO au sens large, sachant que les agents, directeurs sportifs, entraîneurs, présidents et les joueurs eux-mêmes possèdent des options et des intérêts sur une transaction, on peut affirmer qu’à l’échelle européenne, ce sont bien plus de la moitié des joueurs qui sont concernés. En Amérique latine, sans doute presque 100% des contrats sont liés à des tiers», assène le chercheur Raffaele Poli, directeur de l’Observatoire du football du Centre international d’étude du sport (CIES), à Neuchâtel.

C’est pour cette raison que, d’après lui, l’éradication totale visée par la FIFA est «illusoire». «S’il ne fallait s’en prendre qu’à des sociétés totalement extérieures au football, ce serait bien plus simple.» Mais l’immense majorité de ces «tiers» sont dans le milieu. Et les conflits d’intérêts sont légion.

Encouragée par l’UEFA, la FIFA a donc pris les choses en mains. Après des mois d’évaluation et de négociation avec «toutes les parties concernées», elle a tranché. L’option la plus radicale a été choisie. «Afin de protéger l’intégrité du football et des joueurs», les TPO seront interdits dès mi-2015, a décidé l’association.

Mais à peine entamée, sa démarche rencontre déjà deux écueils majeurs. D’abord, la contagion est bien plus avancée qu’il n’y paraît. Les TPO ont aussi fait leur apparition en Angleterre, alors que la pratique y est officiellement interdite. L’an dernier, une enquête de The Guardian révélait que le FC Chelsea et son propriétaire, le milliardaire russe Roman Abramovitch, étaient liés, via un réseau complexe de sociétés irlandaises, à Quality Sport Investment, une entité sise à Jersey et fondée en 2010 par l’agent Jorge Mendes (lire ci-dessous) et Peter Kenyon, l’ancien directeur général de… Chelsea.

Second problème: les ligues espagnoles et portugaises ont porté plainte, dénonçant une entrave à la libre concurrence. «Sans la tierce propriété, le championnat portugais ne pourrait plus rivaliser avec les clubs anglais, espagnols, allemands ou même français», s’inquiète Antonio Campos, le président du club portugais de Rio Ave.

A deux reprises, nous avons tenté de contacter Doyen Sports, qui détient des droits sur une impressionnante constellation de joueurs. En vain. Néanmoins, la société s’est déjà exprimée publiquement. Son argumentation? Dans les pays où les TPO sont interdits, elle n’achète pas des parts, mais prête les fonds et reçoit des garanties. Les TPO s’étendent au-delà de simples participations. Des contrats prévoient par exemple que si la revente d’un joueur ne dégage pas de bénéfice, l’investisseur obtient des droits sur le stade, les droits TV ou sur un talent prometteur. «C’est une spirale de dépendance dont il est difficile de sortir, dénonce Raffaele Poli. Les mécanismes de transferts actuels ont incité les clubs à vivre au-dessus de leurs moyens.»

Absent ce soir à cause d’une blessure, l’attaquant colombien Jackson Martnez sera la prochaine grosse vente du FC Porto Il est courtisé par les plus grands clubs. Sa clause libératoire est fixée à 35 millions d’euros. Mais Porto n’en verra qu’une partie, puisque 5% de la transaction future a déjà été promise à un tiers.

Des parts de joueurs font des allers-retours, parfois quelques jours avant un transfert… Bref, la spéculation a gagné le football de haut niveau

Publicité