Conversation

«Jamais je ne connaîtrai le point G de la course à pied»

A quelques jours du marathon de New York, il n'y en a que pour ce sport de masse érigé en vertu cardinale. Les coureurs nous courent sur le fil, y compris celui de Facebook

Sainte Nadine, sainte Sonia, saint Ignace, saint Alexandre, vous qui avez les pieds ailés, priez pour moi, pauvre pécheresse qui déteste courir. Je sais, c’est mal. Et j’ai honte.

Honte de ne pas aimer ce sport pratiqué par des prix Nobel, des politiques dynamiques, des scientifiques cool, des écrivains illustres qui ont élevé la course au rang des arts vivants.

Honte de préférer dormir le dimanche matin plutôt que d’enfiler mes Asics (comprenez Anima sana in corpore sano) et battre la campagne ou le bitume pour engager cette belle lutte contre moi-même.

Honte de me contenter de faire le chat sauvage sur mon tapis de Pilates pendant que vous, au terme d’une course où vous êtes allés au-delà de la douleur, êtes parvenus, sous l’effet des endorphines, à cette extase qui transforme une carcasse d’humain en corps céleste. Tant pis pour moi: jamais je ne connaîtrai le point G de la course à pied.

Des bobos stigmates

Il y a cinq ans, je n’aurais jamais fait mon mea culpa. Il y a cinq ans, courir était un plaisir comme un autre. Aujourd’hui, c’est devenu un modèle de vertu, une ascèse hédoniste, une des activités humaines les plus partagées: 35% des Européens âgés de 15 à 65 ans s’adonneraient à la course à pied.

Sur Facebook, on ne compte plus les groupes de running, les marathoniens qui postent leurs impressions en quête de «like» d’encouragement, les coureurs qui prennent des selfies de leur visage avant et après l’effort. On vous suit à l’entraînement, à l’achat comparatif de nouvelles chaussures, devant vos plateaux-repas du Jour J – 1. On connaît vos destinations de rêve: Tokyo, Berlin, Paris, et surtout New York, votre Mecque qui se prépare plusieurs années à l’avance. Vos cloques aux pieds deviennent un sujet, tout comme vos genoux qui flanchent: chacune de vos douleurs sont des stigmates, une station nécessaire à votre Passion. Même esthétiquement, vous êtes irréprochables, beaux comme des Giacometti et des Greco. On n’a jamais vu des Botero ou des Rubens arrivés sains et saufs au bout de 42,195 kilomètres.

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Il m’arrive de poster un Bravo, Chapeau, Incroyable, pour appartenir à cette humanité de l’effort. Mais en vérité, je vous envie, je suis jalouse. Vous me culpabilisez et ça m’énerve.

Retrouver la santé

Heureusement, j’ai découvert que je n’étais pas la seule. Un jeune lecteur venu visiter Le Temps a lâché au briefing, hier: «Je ne supporte pas cette exhibition puérile de la performance. Mon fil Facebook est pollué par des selfies de coureurs en quête de reconnaissance». L’étudiant de 21 ans est pourtant un sportif accompli et un amoureux de la course, à laquelle il préfère désormais la natation.

Du coup, les langues se sont déliées. «C’est devenu une nouvelle religion, avec sa table de lois» disent certains. «C’est une ridicule addiction. J’attends le moment où l’OMS déclarera la course à pied aussi dangereuse que la viande rouge», disent d’autres. «Ce sont les prémices concrètes du transhumanisme, cette obsession du corps toujours améliorable, de l’être humain indéfiniment perfectible»

Dans les années quatre-vingt, on pratiquait le sport extrême (raids, saut à l’élastique, skysurfing), le marathon les a remplacés dans le dépassement de soi: c’est devenu un extrême de masse, selon Isabelle Queval, philosophe du sport. «Il est l’expression la plus aboutie de la sportivisation des mœurs et des corps».

Son pic de popularité a-t-il été atteint? C’est possible, pour la première fois, j’ai découvert sur le web, non pas les dix raisons pour commencer à courir, mais les douze pour arrêter. Parmi elles: cesser d’engraisser les organisateurs et retrouver la santé.

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