Sport

Le difficile combat pour l’éthique

Les premiers scandales de dopage, de corruption et de gouvernance à la fin des années 90 annonçaient le renouveau du sport. Quinze ans après, personne ne crie victoire et à peine match nul

Le sport, au début des années 2000, est assez différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. En football, la France est à son sommet lors de l’Euro 2000, remporté sur le fil contre l’Italie. En Suisse, le FC Saint-Gall remporte son premier titre depuis 1904, au terme d’un tour final à huit équipes auquel participent quatre clubs romands (Lausanne, Servette, Yverdon et Neuchâtel Xamax). Le FC Bâle, qui inaugure son nouveau stade le 15 mars 2001 par un match contre Lausanne, n’est toujours qu’un grand nom du passé. On peut encore fumer dans les stades, se lever de son siège pour lâcher des jurons, faire sponsoriser les compétitions par des cigarettiers ou des vendeurs d’alcool, et il n’y a pas d’écran, ni géant ni miniature, pour montrer la faute que l’arbitre n’a pas vue.

En 2000, le modèle c’est Armstrong, pas Federer

Aux Jeux olympiques d’été de 2000 à Sydney, l’Américaine Marion Jones remporte trois médailles d’or et deux de bronze. «The greatest Games ever», lancera, comme à chaque fois, le président du CIO Juan Antonio Samaranch. En cyclisme, l’Américain Lance Armstrong remporte le deuxième de ses sept Tour de France consécutifs. Le président George W Bush et le monde admirent ce Texan courageux qui a survécu au cancer. En tennis, Roger Federer n’est qu’un jeune chien fou qui casse encore ses raquettes, peine à poser son jeu et idolâtre Marc Rosset, alors le meilleur joueur de l’histoire du tennis suisse. En l’an 2000, l’exemple, le modèle, c’est Armstrong; pas Federer.

Samaranch veut «tout changer en un an»

Le siècle précédent s’était refermé sur quelques scandales retentissants. En juillet 1998, un contrôle routier arrête le soigneur de l’équipe cycliste Festina le coffre bourré de produits dopants, dévoilant une pratique massive du dopage dans le peloton cycliste. Quelques mois plus tard, le Suisse Marc Hodler dénonce des pots-de-vin dans l’attribution des Jeux olympiques d’hiver 2002 à la ville américaine de Salt Lake City. Dans l’urgence, le CIO entreprend de grandes réformes. Samaranch se donne «un an pour tout changer». En février 1999, Lausanne accueille une grande conférence qui débouche sur la Déclaration de Lausanne sur le dopage dans le sport. En mars, le directeur général du CIO, l’avocat lausannois François Carrard, présente une série de mesures destinées à prévenir la corruption. Le 10 novembre, l’Agence mondiale antidopage (AMA) ouvre ses bureaux à Lausanne. En décembre, le CIO a déjà expurgé 10% de ses effectifs. En sport, c’est sûr, le XXIe sera éthique où il ne sera pas.

Quinze ans plus tard, le bilan n’est pas à la hauteur de ces grandes espérances. Lance Armstrong a passé la moitié de la période à grimper et l’autre moitié à chuter de son piédestal. Les organisateurs ont annoncé chaque année «le Tour du renouveau» mais deux vainqueurs sur trois ont été rattrapés par le dopage et disparu des palmarès. Marion Jones a perdu tous ses titres. La FIFA a été éclaboussée par la faillite de sa société de marketing ISL (2001) et par les révélations de son ancien secrétaire général Michel Zen-Ruffinen (2002). Elle a bien tenté de se doter d’une commission d’éthique à partir de 2006 mais n’a appris à s’en servir que tout récemment. En novembre 2015, l’ex-directeur général du CIO, l’avocat lausannois François Carrard, a présenté une série de mesures destinées à prévenir la corruption à la FIFA.

Les principales affaires de dopage, l’athlétisme américain en 2003, le cyclisme (et le football?) espagnol en 2006, l’athlétisme russe en 2014, le fond kenyan en 2015, n’ont pas été mises à jour par l’AMA mais par des «donneurs d’alerte» aux motivations plus ou pures. Europol a dénoncé en 2013 un vaste réseau de paris sportifs autour de plusieurs centaines de matchs truqués. Et les chevaliers blancs, comme Michel Platini ou Sebastian Coe, sont aussi éclaboussés. Seul Roger Federer a déçu en bien…

«Le roi est nu»

Ces affaires, ces scandales sont-ils le signe qu’enfin quelque chose se passe ou que rien ne bouge? «Le roi est nu, et tout le monde s’en rend compte désormais», tranche la chroniqueuse et essayiste Marie-Hélène Miauton, connue pour son regard lucide sur le monde du sport et son franc-parler. «Rien n’a véritablement changé. Ces dernières années, on a continué à désigner le dopé comme le mouton noir, on a dénoncé celui qui se faisait prendre, mais jamais le système qui le pousse à se doper. Qui, en toute honnêteté, pouvait croire qu’Armstrong était propre? Les sponsors crient comme des putois si un scandale éclabousse leur réputation mais on attend toujours qu’ils se retirent du sport. Le CIO s’est réformé mais le CIO n’est qu’une structure composée des fédérations sportives internationales qui, elles, continuent de mal se comporter.»

En 2001, Marie-Hélène Miauton et quelques figures romandes avaient lancé la fondation Moves (Mouvement pour l’éthique dans le sport), une sorte de think tank du sport. «Parce qu’il est toujours délicat pour un système de se réformer lui-même, nous nous proposions de réfléchir et d’amener des pistes de solutions pour un sport plus éthique.» Le résultat ne s’est pas fait attendre. «Le monde du sport n’a pas apprécié. Tous ses acteurs, les fédérations, le CIO, l’État, et même le public et les parents de jeunes sportifs, refusaient que l’on touche au sport spectacle, au surentraînement, à la corruption. On se voulait une voix discordante mais, pour débattre, il fallait un interlocuteur et il n’y en a jamais eu.» Moves, qui ne se voyait pas comme une force de combat «se ligotant au fond des buts pendant une Coupe du monde de foot», existe toujours. «Elle réfléchit, elle regarde, mais elle n’a plus d’activités parce que le monde du sport n’a aucune volonté de s’ouvrir sur le monde extérieur.»

A Chicago, des membres du CIO en goguette

André Gorgemans a lui aussi pris un peu de recul, après avoir oeuvré dans le sport pendant plus de 35 ans, d’abord comme directeur chez Adidas, ensuite comme secrétaire général de la Fédération mondiale de l’industrie du sport et enfin comme consultant auprès du CIO et de diverses fédérations sportives internationales. «Je pense avoir été un témoin actif, je le crains, de la dérive du sport». Pour lui, nul progrès en quinze ans. «Les Jeux d’hiver continuent d’être attribués par des gens dont 70% n’a jamais fait de ski. Ils continuent de se faire inviter, bien que cette pratique soit interdite. En 2007, à Chicago, où se déroulaient les Championnats du monde de boxe, une vingtaine de membres du CIO en goguette visitaient la ville, qui était alors candidate à l’organisation des Jeux d’été 2016…»

Fataliste, André Gorgemans constate: «Tant que les fédérations se comporteront comme des entités qui se considèrent au-dessus des lois, sans gouvernance ni transparence il n’y aura pas de solution pérenne pour le sport. J’ai été consultant pour la fédération internationale de boxe, par exemple. Avec Pier-Marco Zen-Ruffinen, nous avions proposé des mesures pour une meilleure gouvernance et plus de transparence. Mais depuis, les statuts ont été modifiés pour permettre au président d’être réélu une troisième fois… Ces gens-là sont des mégalos qui s’ancrent à leur pouvoir avec la complicité de membres accros à leurs privilèges.»

«Tout de même quelques progrès»

Plus nuancé, Jean-Loup Chappelet, professeur à l’Institut de Hautes Etudes en Administration Publique (IDHEAP) à l’université de Lausanne, note avec l’objectivité de l’universitaire, «tout de même quelques progrès. L’AMA a désormais plus d’argent et fonctionne un peu mieux. On parle de lui confier la gestion des contrôles hors compétition. C’était un objectif stratégique que l’agence avait très vite abandonné à ses débuts parce que c’était irréaliste; maintenant on y revient. Que le CIO s’intéresse aux affaires de la FIFA cet automne a été un tournant.» Marie-Hélène Miauton est d’accord sur ce point, mais l’explique par une raison exogène. «Ce qui a véritablement changé, c’est que les Etats-Unis s’en sont mêlés. Cela me navre que la Suisse n’ait rien fait, alors qu’elle abrite les structures du sport.»

«L’éthique est une notion évolutive, qui varie selon les époques et les cultures, reprend Jean-Loup Chappelet. On l’oublie souvent mais le scandale ISL, c’était légal en Suisse au début des années 2000. Ce n’est qu’avec la ratification de la Convention sur la corruption privée en 2006 que les pots-de-vin ont relevé du pénal. Avant, c’était même déductible des impôts.» Le combat pour plus d’intégrité dans le sport avance ainsi depuis quinze ans: à coups de petites victoires obtenues à un adversaire peut-être un peu plus conciliant qu’avant. «Les organisations sportives commencent à prendre peur, observent Jean-Loup Chappelet. Elles voient que la réputation de grands sports comme le football, le cyclisme, l’athlétisme peut être ternie et que cela affecte leurs recettes. C’est arrivé au patinage artistique, cela peut arriver à d’autres.»

 

 

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