Football

Au football, le prix exorbitant des transferts ne doit rien au hasard

Le montant des plus importants transferts de joueurs peut interpeller, mais le système a sa logique. L'Observatoire du football, à Neuchâtel, la décrypte de mieux en mieux

Faire son marché, se balader entre les étals des producteurs. Des courges à 4 francs le kilo, un grand pot de miel à 22 francs. Le commerçant fera peut-être un petit geste, ou alors lui abandonnera-t-on quelques dizaines de centimes pour arrondir la note, mais fondamentalement, les denrées ont un prix, qu'il s'agira de débourser pour les obtenir, point. Simple, rationnel.

Un autre marché se tient depuis le début de l'année: celui des joueurs de football. Observés à distance, ses codes, les montants des transactions paraissent plus opaques, sinon subjectifs. Cet été, Manchester United a déboursé 50 millions d'euros (plus 30 de bonus potentiel) pour Anthony Martial, un jeune attaquant de moins de 20 ans qui n'avait pas prouvé grand-chose jusqu'alors. «Le joueur étant "rare", exceptionnel et la concurrence des très grands clubs étant féroce, sa valeur échappe manifestement à toute méthode rationnelle de calcul au moment du transfert, soutient Thierry Granturco, avocat dans le milieu du football, dans une tribune publiée en 2014 par Le Huffington Post. La valeur de transfert des joueurs de football ressort en effet d'un compromis entre les clubs.»

Anthony Martial. Acheté 50 millions d'euros (plus 30 de bonus potentiel) par Manchester United. (AFP) Jon Super

Un algorithme sans cesse affiné

Depuis 2013, l'Observatoire du football, rattaché au Centre international d'étude du sport (CIES), travaille à démontrer le contraire. «Le marché fait preuve d'une très grande rationalité», affirme Raffaele Poli. L'équipe de chercheurs basée à Neuchâtel a développé un algorithme - à partir de l'analyse de 1500 transferts payants depuis 2010 - qui permet de déterminer la valeur d'un joueur en fonction de ses caractéristiques, et qui ne cesse d'être affiné. «Le coefficient de corrélation entre la valeur estimée et le montant du transfert observé est aujourd'hui de 80%», se réjouit le responsable.

De nombreux critères sont pris en compte. A toutes données égales par ailleurs, plus un joueur est jeune, plus sa valeur est haute. Plus son contrat s'approche de son terme et plus elle baisse (de manière non linéaire). L'attaquant est le plus «cher», les latéraux ferment la marche. Devenir international, c'est voir sa cote monter. L'expérience (minutes jouées lors des trois dernières années et surtout les six derniers mois) et les performances (six indicateurs pondérés en fonction du poste) jouent également un rôle déterminant. Enfin, les performances de l'équipe et le championnat dans lequel elle évolue entrent en ligne de compte: les footballeurs de Premier League anglaise sont les plus valorisés (devant ceux, dans l'ordre, qui militent en Espagne, en Italie, en Allemagne et en France).

Cas particuliers

Le modèle ne considère par contre pas l'inflation actuellement observée sur le marché, ni les aspects marketing (ventes de maillots potentielles, visibilité offerte par le joueur acquis). «Ce sont des critères qui n'entrent en ligne de compte que dans des cas très rares, estime Raffaele Poli. En 2014, nous estimions la valeur de James Rodriguez à 50 millions d'euros et le Real Madrid en a offert 30 de plus à Monaco pour réaliser un coup, parce que c'était le transfert de l'été. Autre exemple: quand Mario Balotelli a quitté Milan, sa valeur estimée était beaucoup plus haute que ce que Liverpool a payé (environ 20 millions d'euros, ndlr). En l'occurrence, je pense que Milan a choisi de le brader parce que c'est un joueur qui traîne une réputation sulfureuse.» Des situations très particulières qui «sortent» du cadre, sans remettre en cause ni la méthode de calcul, ni le postulat: la mécanique des transferts de footballeurs est plus rationnelle qu'elle n'y paraît.

Retour sur le cas Anthony Martial. Au moment de son transfert, beaucoup ont crié à l'indécence du montant de la transaction. Une somme «ridicule» selon le manager de Manchester United Louis van Gaal lui-même. «C'est dû à la folie du monde qui nous entoure», déclarait-il à l'époque. Bilan des courses six mois plus tard: l'algorithme de l'Observatoire du football, qui estimait le joueur à quelque 20 millions d'euros cet été, l'a réévalué à 77,8 millions, selon les données publiées cette semaine. Que s'est-il passé? «Martial a réalisé une excellente première partie de saison et il est devenu international, résume Raffaele Poli. En clair, Manchester United a fait un pari qui s'est révélé gagnant.» D'ici peu, le jeune Français offrira peut-être même l'opportunité de réaliser une plus-value.

Capacité d'anticipation

Plutôt que de regarder ce que l'attaquant avait fait dans le passé, le club a misé sur son développement. L'Observatoire du football réfléchit dans le même sens. «Nous avons développé un système, que nous n'avons pas encore rendu public mais que nous utilisons lorsque des clubs nous sollicitent, qui permet de prévoir ce que vaudra un joueur dans six mois s'il maintient son niveau de performance, décrit Raffaele Poli. Ainsi, un club intéressé peut faire le choix d'anticiper.» Aujourd'hui, la valeur de Breel Embolo, grand espoir du foot suisse, est de 19,6 millions d'euros. «En fonction de son Euro, il pourrait monter jusqu'à 30 millions», prévient le chercheur. Le joyau du FC Bâle, une bonne affaire en ce mercato d'hiver? Pas si simple: à six mois de l'Euro, justement, l'attaquant suisse préférera sans doute ne pas prendre le risque de quitter le club rhénan. La valeur d'un joueur est une chose, la probabilité de transfert - que mesure aussi l'Observatoire du football - en est une autre.

En tête du palmarès qui vient d'être révélé, l'indéboulonnable Lionel Messi, dont la valeur est en baisse de 17 millions par rapport à juin dernier (il a déjà 29 ans) à… 250,7 millions d'euros, soit plus de deux fois et demi le montant du plus gros transfert de tous les temps (Cristiano Ronaldo vers le Real, 94 millions). «Cet été, sa probabilité de départ était proche de 0%», signale Raffaele Poli. Pareil pour Neymar (estimé à 152,7 millions), Eden Hazard (130,5 millions) et Crisitiano Ronaldo (114 millions) à l'avenir? Pas si sûr. «Avec les recettes liées aux droits TV, certains clubs anglais ont aujourd'hui les moyens pour réaliser de tels transferts», estime Raffaele Poli. Mais ce ne sera pas pour cet hiver, un mercato traditionnellement plus calme que l'estival.

Le poids des rumeurs

Pierre-Emerick Aubameyang. Estimé à 45,5 millions d'euros, il pourrait valoir bien plus si Dortmund accepte de le revendre à Arsenal. (AFP) Alexandre Simoes

Pourtant, quelques gros mouvements sont dans l'air. Pierre-Emerick Aubameyang, qui cartonne à Dortmund, intéresse Arsenal. Sa valeur estimée est de 45,5 millions d'euros (il est 37e au palmarès), mais les chiffres qui circulent sont beaucoup plus élevés. Le club allemand laisserait partir son attaquant pour 80 millions, affirmait vendredi le Daily Mail. «Il faut faire attention avec ces chiffres, ces rumeurs, prévient Raffaele Poli. C'est une pratique courante, dans le milieu, que de laisser fuiter des choses pour faire gonfler les prix.»

Pour nourrir la rationalité du marché en plus de l'observer, l'Observatoire du football proposent ses estimations aux clubs, aux agents et aux intermédiaires. Un calculateur simplifié est même à disposition du public afin d'évaluer la valeur d'un joueur en entrant manuellement ses statistiques. Pratique, mais encore fastidieux pour certains. Raffaele Poli n'exclut pas qu'un jour, un site indique les valeurs d'un maximum de joueurs en libre-service, dans un soucis de transparence du marché. Pour l'heure, la référence commune en la matière est le site allemand Transfermarkt et sa base de données impressionnante, mais les chiffres publiés sont issus d'une démarche participative (comparable au fonctionnement de Wikipédia), pas scientifique.

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