Enquête 

Les grands joueurs font rarement de grands entraîneurs. La preuve en chiffres

Le Temps a étudié le passé de joueur de 124 entraîneurs de football en Europe. Le portrait-robot du coach d'élite est très éloigné du CV d'un Zidane

L’émotion suscitée début janvier par la nomination de Zinédine Zidane au poste d’entraîneur du Real Madrid, pour disproportionnée qu’elle fut, s’explique aisément: rares sont les très grands joueurs de football à être devenus entraîneurs de haut niveau. En fait, sur les bancs de touche européens, même les grands joueurs sont des exceptions. Et les bons joueurs ne sont même pas majoritaires. Non, le peloton des coachs d’élite se compose essentiellement d’anciens joueurs moyens, d’honnêtes footballeurs qui ont su sublimer leur carrière en devenant entraîneur et dont la devise pourrait être: «Faite ce que je dis, pas ce que j’ai fait.»

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C’est ce qui ressort de l’enquête menée par Le Temps. Ce n’est pas une immense découverte mais nous voulions confronter cette intuition souvent énoncée – les grands joueurs ne font pas forcément de grands entraîneurs – à une réalité statistique incontestable. Nous avons donc ausculté le passé de joueur des entraîneurs de six championnats européens: la Bundesliga allemande, la Premier League anglaise, la Liga espagnole, la Ligue 1 française, la Série A italienne et la Super League suisse. Le corpus comprend tous les entraîneurs ayant exercé depuis le début de la saison 2015-2016. Pour Chelsea, par exemple, nous avons pris en compte José Mourinho et Guus Hiddink, qui l’a remplacé en décembre 2015. Notre analyse ne prend pas en compte les changements postérieurs au 10 janvier 2016 (comme le remplacement de Rudi Garcia par Luciano Spalletti à l’AS Roma). Cela représente un total de 124 entraîneurs: 22 de Premier League, 24 de Liga, 26 de Ligue 1, 19 de Bundesliga, 23 de Série A et 10 de Super League.

Combien ont été footballeurs professionnels?

Sur les 124 entraîneurs européens étudiés, 109 (88%) sont d’anciens footballeurs professionnels. Ils ne sont que 15 (12%) à n’avoir jamais été joueurs professionnels, dont 5 en Allemagne. Pour ceux qui ont joué en professionnel, 48 étaient milieux de terrain (44%), 44 jouaient en défense (40%), 13 étaient attaquants (12%) et 4 (4%) gardiens de but. «Il est logique de retrouver beaucoup de demis défensifs, des numéros 6 ou 8, car ce sont souvent les relais de l’entraîneur sur le terrain, estime Fabio Celestini, ancien numéro 6 et entraîneur du Lausanne-Sport. Ils voient jouer tous les autres et doivent jouer pour eux, au contraire des attaquants, qui peuvent avoir l’impression que toute l’équipe joue pour eux.»

A quels postes ont joué les entraîneurs européens?

Près de neuf entraîneurs sur dix ont donc été footballeurs professionnels. Mais à quel niveau? Pour répondre à la question très subjective: «qu’est-ce qu’un grand joueur?», nous nous sommes efforcés de nous baser sur des critères objectifs: nombre de saisons disputées en professionnel, palmarès en tant que joueur, nombre de sélections en équipe nationale, participation à des phases finales de Coupe du monde ou de Championnat d’Europe. Nous avons également voulu connaître le standing des clubs pour lesquels ces entraîneurs ont joué; porter les couleurs du Real Madrid ou du Bayern Munich, ce n’est pas exactement faire le même métier que de jouer pour Grenade ou Darmstadt. Par commodité, nous utilisons le terme de «Big 5» pour désigner des clubs habitués à lutter pour des titres (quelque soit le pays) mais en évitant le piège de l’anachronisme; dans les années 80, Everton était un membre du Big 5, pas Chelsea.

Quelles catégories de joueurs deviennent entraîneurs?

En introduisant ces indicateurs dans notre base de données, les pourcentages décroissent progressivement. Si 88% des 124 entraîneurs européens étudiés ont joué en professionnels, seuls 80% (100 sur 124) y ont accompli une longue carrière de dix ans ou plus. Ils ne sont plus que 72% (89 sur 124) à avoir joué en première division, 46% (57 sur 124) à avoir porté les couleurs d’un club du Big 5, 40% (49 sur 124) à avoir remporté au moins un titre comme joueur, 38% (48 sur 124) à avoir joué en équipe nationale, 27% (34 sur 124) à compter plus de dix sélections et 19% (24 sur 124) à avoir participé à une grande compétition internationale. Pour paraphraser une célèbre formule de Florentino Pérez, le président du Real Madrid, il y a sur les bancs de touche européens bien plus de «Pavones» que de Zidane.

Combien ont joué dans un club du «BIG 5»?

Le portrait-robot de l’entraîneur d’élite est étonnamment précis: il s’agit d’un ancien défenseur central ou demi défensif, qui a mené une carrière longue d’une dizaine d’années mais sans grand éclat dans des clubs moyens. Il a parfois brièvement joué pour un club habitué à jouer le haut du tableau, ce qui a pu lui permettre d’accrocher un titre à son palmarès, mais il connaît mieux la deuxième division que la Ligue des Champions, n’a pas été sélectionné durablement en équipe nationale et n’a jamais suivi la Coupe du monde ou l’Euro autrement qu’à la télévision.

Ce profil-type est homogène dans les six championnats étudiés. On distingue cependant des spécificités propres à chaque pays. En Angleterre, tous les entraîneurs de Premier League ont été footballeurs professionnels. C’est le seul pays à compter 100% d’anciens joueurs comme managers (22 sur 22). Le Gallois Mark Hugues (Stoke City) est le seul ancien attaquant en poste. L’ancien buteur de Manchester United, du Barça et du Bayern est l’un des cinq entraîneurs de Premier League à entre dans la catégorie des anciens très grands joueurs, avec le Néerlandais Ronald Koeman (Southampton), le Croate Slaven Bilic (West-Ham), l’Espagnol Quique Flores (Watford) et l’Argentin Mauricio Pochettino (Tottenham). Ils sont tous étrangers. Depuis le limogeage de Tim Sherwood à Aston Villa, aucun ancien international anglais n’entraîne en Premier League.

Combien ont gagné au moins un titre comme joueur?

La Liga est le championnat où les défenseurs sont les moins nombreux parmi les entraîneurs. C’est le pays qui compte le plus d’anciens milieux de terrain (11), ce qui correspond au style de jeu espagnol basé sur la possession de la balle. Pep Guardiola (Bayern), Michel (OM) ou le sélectionneur Vicente Del Bosque étaient aussi des milieux de terrain. Si trois entraîneurs de Liga n’ont jamais joué à haut niveau (Fran Escriba de Getafe, José Ramon Sandoval de Grenade et Lucas Alcaraz de Levante), si Rafael Benitez (ex-Real Madrid) n’a connu qu’une carrière éphémère, si Pepe Mel (Betis) est plus connu pour ses talents de romancier que de buteur, la Liga apparaît comme un eldorado pour les anciens très grands joueurs. Sur les 24 «tecnicos» étudiés, 11 (45%) ont été internationaux et 6 (25%) ont participé à une Coupe du monde. C’est le record. Ces six anciens très grands joueurs entraînent tous un club pour lequel ils ont joué, comme Luis Enrique au FC Barcelone, Constantin Galca à l’Espanyol ou Diego Simeone à l’Atletico Madrid. Et bien sûr Zinedine Zidane au Real Madrid.

Combien de fois ont-ils été sélectionnés en équipe nationale?

Le championnat de France est souvent décrié pour la pauvreté du spectacle qu’il propose et sa moyenne de buts par match, la plus faible d’Europe. Peut-être cela vient-il du passé de ses entraîneurs. Seuls Michel (OM), Jocelyn Gourvennec (Guingamp) et Patrice Garande (Caen) étaient des joueurs offensifs. Avec 2 gardiens, 13 défenseurs et 6 demis défensifs sur 24 anciens professionnels (Leonardo Jardim, Monaco, et Ghislain Printant, Bastia, n’ont joué qu’en amateurs), la Ligue 1 recrute 87% de ses entraîneurs dans les lignes défensives. C’est le cas pour Laurent Blanc (PSG) et Willy Sagnol (Bordeaux), les deux seules anciennes stars de l’équipe de France actuellement sur un banc de touche de Ligue 1.

En Allemagne, la Bundesliga est le championnat qui accorde le plus leur chance à des entraîneurs venus du football amateur. Ils sont 5 sur 19 (27%) à n’avoir jamais joué en professionnel, et même 7 sur 19 (36%) à n’avoir jamais joué en 1re Bundesliga. André Schubert, le remplaçant de Lucien Favre à Moenchengladbach, n’a ainsi jamais joué plus haut que la 4e division. Parmi les autres, 9 (47%) ont été internationaux mais 3 seulement (15%) ont vécu une grande compétition internationale. La Bundesliga présente le plus fort pourcentage d’anciens attaquants (3 sur 19, soit 16%). Ce n’est pas nouveau (Jürgen Klinsmann, Ottmar Hitzfeld) et c’est aussi le reflet de ce qui se passe chaque samedi sur les pelouses du championnat le plus spectaculaire d’Europe.

A rebours des clichés, l’Italie donne sa chance aux joueurs offensifs. On dénombre parmi les «Misters» de la Série A 3 anciens attaquants et 3 milieux créateurs: Roberto Mancini (Inter), Paulo Sousa (Fiorentina), Rudi Garcia (Roma, remplacé le 13 janvier 2016 par Luciano Spalletti). Alors qu’en Espagne beaucoup d’entraîneurs ont été joueurs du Barça, ils ne sont que 2 à avoir joué à la Juventus de Turin (Paulo Sousa, Stefano Pioli). Ils sont deux fois plus nombreux (4) à avoir porté le maillot ciel et blanc de la modeste équipe de Pescara. Massimiliano Allegri (Juventus) a connu 12 clubs en 15 ans, tous de bas de tableau. Le Calcio n’a pas peur des entraîneurs au savoir théorique. Sur 23 cas étudiés, 4 n’ont jamais joué en professionnel et 7 (30%) n’ont jamais joué en Série A. Peut-être la trace laissée par Arrigo Sacchi, qui ne fut qu’un très modeste joueur de Série C avant de révolutionner l’AC Milan et le football des années 90. Sacchi aimait dire que «pour être un bon jockey, il n’est pas nécessaire d’avoir été cheval avant».

En Suisse enfin, Zdenek Zeman (Lugano) est l’entraîneur le plus prestigieux. C’est pourtant le seul à n’avoir jamais joué en professionnel. Les neuf autres entraîneurs de Super League ont tous joué longtemps en première division et la moitié a joué pour son pays. Des références solides. Reste que le FC Bâle aligne les titres avec des entraîneurs aux profils très différents: Urs Fischer était un bon joueur, Paulo Sousa un très grand champion et Heiko Vogel n’avait jamais joué.

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