Football

A Bruxelles, la «nouvelle FIFA» aux abonnés absents

Le Forum prévu mercredi 27 janvier au Parlement européen avec les candidats à la présidence de la FIFA a été annulé, faute de participants. Récit d’un rendez-vous manqué

«Lorsque je suis monté dans l’avion en Australie, il y avait trois candidats, une vidéo, un direct sur ESPN, deux modérateurs et 400 journalistes. Lorsque j’en suis descendu à Bruxelles, il n’y avait plus de télévision, pas de modérateur, un seul candidat et beaucoup moins de médias.» Bonita Mersiades n’est pas le genre à se laisser abattre, ni même impressionner. Cette énergique Australienne fut l’une des premières à dénoncer la corruption de la FIFA lors de l’attribution des Coupes du monde 2018 et 2022.

Durement rembarrée par l’institution, elle milite depuis aux côtés de mouvements comme #NewFIFANow qui, en partenariat avec l’Intergroupe Sport du Parlement Européen, tentent d’obliger la FIFA à se réformer vraiment. Au terme de longs mois d’effort, ces activistes étaient parvenus à réunir quatre des cinq candidats à l’élection du 26 février pour un débat inédit, unique et exceptionnel mercredi 27 janvier à Bruxelles. Et c’est pour assister à cet événement que Bonita Mersiades avait pris l’avion depuis l’Australie.

Un débat démocratique ou «une intolérable ingérence politique»

Elle savait déjà que l’un des candidats, le cheik Salman du Bahreïn, avait refusé de venir, et qu’un autre, l’Italo-Suisse Gianni Infantino, ne serait finalement présent qu’en vidéo. Elle ignorait en revanche que l’un des deux avait saisi la commission électorale de la FIFA pour demander si ce débat était bien conforme aux statuts de la FIFA, s’il n’y avait pas là une intolérable ingérence politique. Quand on veut noyer son chien… Sautant sur l’occasion, le Prince Ali de Jordanie, rapidement suivi par le Sud-Africain Tokyo Sexwale, invoqua le principe de précaution et les deux candidats annulèrent leur participation aussi brutalement qu’unilatéralement.

Mercredi 27 janvier, au Parlement européen, à l’heure dite mais dans une salle plus petite, réservée pour à peine deux heures et dépourvue de traduction, le Forum sur le futur du football était devenu une conférence de presse sur l’indécrottable opacité de la FIFA. «C’est la seconde fois que la FIFA nous claque dans les doigts en dernière minute, peste Marc Tarabella, député belge et président de l’Intergroupe Sport du Parlement. Les candidats ont passé le test du comité d’éthique mais ils n’ont pas débattu. Ils ont refusé de sortir de leur milieu.» «Nous offrions une place neutre, un forum au sens le plus pur», se désole l’Espagnol Santiago Fisas Ayxela, qui met en garde: «Nous croyons à l’indépendance du sport mais la condition de l’indépendance, c’est une bonne gouvernance. La FIFA ne peut pas se contenter de changer les noms des dirigeants parce qu’elle est totalement décrédibilisée.»

Jérôme Champagne servi sur un plateau

À la tribune, une demi-douzaine de députés et d’activistes avec, en bouts de table, deux invités vedette: l’ex-international suisse Ramon Vega, qui cherche à revenir dans le football après avoir fait fortune à la City, et Jérôme Champagne, le cinquième candidat (presque le cinquième Beatles tant ses chances sont minces) qui avait maintenu sa présence. Un Champagne servi sur un plateau, puisque tous saluèrent son indépendance d’esprit. «Parmi les cinq candidats, je suis celui qui a passé le plus de temps à la FIFA, 11 années. Je suis peut-être de l’ancienne FIFA mais je suis là, souligna le Français qui jouait sur du velours: «J’ai été jeté dehors en 2010 par des gens qui sont tous en prison ou sous enquête aujourd’hui.» Pourtant, Jérôme Champagne défend l’institution. «Il faut une FIFA forte, assure-t-il, parce que le football a ce pouvoir unique d’unir les gens, sans distinction de race, d’âge, de nationalités, de culture.»

«Croire que la FIFA peut se réformer, c’est comme demander aux dindes de voter le menu pour Noël»

A l’autre bout de la table, l’activiste Jamie Fuller est d’accord sur le constat. «J’aime le sport pour ses valeurs. Je ne peux pas vous citer des scores de match; mes références, c’est comment le boycott sportif a aidé à abattre l’apartheid et comment la Coupe du monde de rugby en 1995 a uni l’Afrique du Sud.» Le fondateur du mouvement #NewFIFANow diffère nettement sur le remède à apporter. «Il faut dissoudre cette organisation complètement pourrie! Croire que la FIFA peut se réformer, c’est comme demander aux dindes de voter le menu pour Noël.»

Pour appuyer ses propos, Jamie Fuller pousse le député anglais Damian Collins à évoquer son échange de mails avec Domenico Scala, le président de la commission électorale de la FIFA. «Aussitôt après avoir reçu le mail du Prince Ali, j’ai écrit à Monsieur Scala pour lui demander de dire publiquement si le fait de venir débattre à Bruxelles contrevenait aux règles de la FIFA ou non. Il m’a répondu qu’il ne donnerait pas de consigne aux candidats. Il savait très bien qu’ils allaient s’en servir comme prétexte pour ne pas venir, il lui était très facile de gérer cela en donnant une consigne. Il a préféré ne pas le faire…»

La vieille FIFA est bien vivante

«C’est la preuve que la vieille FIFA est bien vivante et qu’elle fait pression pour empêcher la transparence», estime le député belge Ivo Belet. La preuve aussi que Zürich se soucie de Bruxelles comme de son premier dessous-de-table… Que faire alors? Ivo Belet, qui avoue ne trouver aucun écho ni soutien politique en Suisse, refuse de baisser les bras. «Il faut continuer de mettre la pression en saisissant le commissaire européen aux sports Tibor Navracsics ou en alertant les médias.»

Reste Ramon Vega. Invité à s’exprimer, l’ancien défenseur de Grasshopper et de l’équipe de Suisse a fait preuve d’un étonnant charisme. Reconverti dans la finance (il a gagné plus d’argent à la City que sur les pelouses), le Zurichois voudrait revenir dans le football. Une première tentative cet automne ne l’a pas découragé. «C’est un milieu très hermétique, verrouillé même, mais j’ai aimé l’odeur… Souvent le chaos créé l’opportunité. Suivre la voie hiérarchique, c’est du bullshit. Si on veut penser différemment, il faut arriver différemment.» Pour l’heure, les candidats font campagne comme on a toujours fait à la FIFA: à l’abri des oreilles indiscrètes.

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