Reportage

En Suisse, le Superbowl est une affaire d'initiés

La finale du championnat de football américain déchaîne les passions outre-Atlantique, mais reste en Suisse une affaire d'initiés. A Yverdon, ils étaient réunis pour la première fois à l'Amalgame, une salle de concert

Il est environ 2h30 lundi et pour la première fois, sans doute la dernière aussi, le groupe Coldplay joue en live sur la scène de l’Amalgame. La petite salle de concerts yverdonnoise accueille d’habitude des musiciens moins connus et plus pointus: les Suisses de The Animen, les Danois de Marching Church ou les Américains de Kill The Vultures sont au programme ces prochains mois. Rien à voir avec la formation britannique du chanteur Chris Martin et ses 60 millions d’albums vendus, bientôt rejoint sur scène par Bruno Mars et son tube «Uptown Funk», puis Beyoncé, pour un show minutieusement orchestré. Aucun de ces artistes n’est physiquement présent à Yverdon. «Ce n’est pas vraiment le genre de la maison», rigole Léa Romanens, responsable production de la salle, en fumant une clope à l’extérieur. S’ils sont là, c’est par la grâce du Superbowl, programmé à l’Amalgame entre concerts de rock et soirées déjantées.

Aux Etats-Unis, la finale du championnat national de football américain est l’événement le plus mainstream qui soit: 65 000 spectateurs dans le stade à Santa Clara, jusqu’à 180 millions devant leur écran. Le décalage horaire et culturel en fait en Suisse une curiosité underground. Les passionnés la savourent comme un délice entre initiés, dans l’indifférence quasi totale du grand public. Comme le show d’un groupe de trip-hop méconnu, ou pas loin. «On ne gagne pas d’argent sur une soirée comme celle-ci, mais on le fait avec plaisir pour diversifier nos activités», précise Léa Romanens.

Football, quel football?

C’est sans doute la première fois que l’Amalgame diffuse un événement sportif. A Yverdon, c’est la patinoire qui accueillait un écran géant lors des dernières éditions de l’Euro et du Mondial de football (ou de «soccer», comme il faut le dire cette nuit), et jusqu’à 2000 personnes lors de certains matches. Pour le Superbowl, ce soir, ils sont un peu plus de huitante, vautrés sur des canapés ou bien droit sur les chaises disposées dans la salle.

Léa et quelques copines sont venues participer à la soirée, mais elles avouent volontiers ne pas tout saisir à l’affrontement des Denver Broncos et des Carolina Panthers. Entre deux bières à tirer, Joachim Jeanneret, 28 ans dont 10 de passion pour le football américain, fait des allers-retours entre elles et le bar pour leur donner quelques clés de compréhension. Si la soirée a lieu, c’est notamment grâce à lui, qui cumule de nombreuses casquettes – dont celle de mettre en place des partenariats – au sein du club local, les Ducs d’Yverdon. «Ces dernières années, nous avions organisé la diffusion du Superbowl dans des cinémas, à Sainte-Croix et à Orbe, mais ce n’était pas idéal car il fallait prévoir le déplacement depuis Yverdon à des heures où on ne peut pas compter sur les transports publics. Là, nous sommes chez nous.»

Plus de passionnés que de curieux

Et mine de rien, cela change tout. «Au cinéma, nous étions entre personnes du club, sourit Laura Bonny, 26 ans, biologiste et directrice technique des Ducs. Ici, on a l’opportunité de faire découvrir notre sport à d’autres personnes.» Cette nuit, les curieux sont plus rares que les passionnés. Plus de la moitié des personnes présentes affichent leurs couleurs, celles des Ducs pour la plupart, celles de l’équipe qu’elles supportent pour les autres. Il y a largement plus d’hommes que de femmes, la moyenne d’âge tourne autour des 30 ans, mais difficile d’aller plus loin dans le profil sociologique type. «Il y a autant d’étudiants que de gens qui bossent, c’est très mixte», estime Laura Bonny.

C’est comme si tous les chemins, même détournés, menaient au foot américain. En attendant le début de la partie, Damien sirote sa bière au bar et se rappelle du jeu vidéo «Madden» (l’équivalent de la série «FIFA») comme de l’acte I de son intérêt pour le football US. Aujourd’hui, il entoure la date du Superbowl en rouge dans son agenda des mois à l’avance et pose un jour de congé le lendemain pour récupérer. Didier, lui, a aussi entretenu sa passion sur console, mais il avait commencé par regarder une finale du championnat, «par envie de voir autre chose», par curiosité.

Le téton de Janet Jackson

Tous n’ont pas attrapé le virus par écran interposé. Xavier n’est «pas très jeux vidéo» et il ne connaissait du Superbowl que «le téton de Janet Jackson». Il s’est pointé à un entraînement des Ducs, motivé par «le pote d’un pote» à faire un essai. Coup de foudre immédiat. L’histoire de Stéphane, solide gaillard de 1m90 et 117 kilos qui a porté le maillot de l’équipe de Suisse et qui est «sans doute le plus vieux joueur du pays» à 43 ans, est plus insolite. «J’étais un gamin turbulent. En une année, je suis passé trois fois devant un juge pour des bagarres. Il m’a laissé le choix: 2000 heures de travaux publics, le hockey ou le foot américain. Comme je ne savais pas patiner, c’est ça que j’ai pris.» L’idée du juge (canaliser son agressivité sur le terrain) fonctionne à merveille. «A 21 ans, j’ai été nommé MVP (most valuable player, ndlr) de la ligue. Le juge était là pour voir ça, ça m’a fait quelque chose. Cet homme-là m’a révélé ma passion. Au départ, je me disais que j’allais faire deux entraînements avant de tout envoyer balader. En fait, j’ai trouvé une seconde famille.»

Tous les dimanches soirs pendant la saison, il y a du monde à la maison pour regarder les matches. Chacun amène à manger, à boire et on partage.

«Famille», le mot revient sans arrêt. Au café dans quelques heures, ceux qui n’ont pas pris congé entendront sans doute plus parler du week-end réussi des skieurs suisses que du résultat du Superbowl (victoire des Broncos 24-10). Pour entretenir les passions, la communauté tisse des liens forts et s’aménage des espaces d’échange. «Tous les dimanches soirs pendant la saison, il y a du monde à la maison pour regarder les matches, glisse Laura Bonny. Chacun amène à manger, à boire et on partage. Parfois nous sommes deux, parfois douze.» Xavier aussi reçoit chez lui chaque semaine, pour faire profiter ses camarades du «Game Pass» qu’il paie pour voir tous les matches de la saison s’il le souhaite. «En fait, j’en regarde un le dimanche et un le lundi en général.»

Des pubs «géniales»

Chaîne du groupe M6, W9 retransmet le Superbowl, mais à l’Amalgame, l’écran géant est relié à CBS, même si tout le monde est ici francophone. «Ça va avec l’ambiance d’écouter les commentaires en anglais», estime Didier. Car le Superbowl, ce n’est pas qu’une rencontre sportive; c’est un condensé de culture nord-américaine que les mordus veulent consommer comme un tout. «Franchement, il faut regarder sur CBS juste pour les pubs américaines, s’enthousiasme Stéphane. Tu as vu? Elles sont géniales!» Omniprésentes, aussi, mais personne ne s’en plaint. Entre le début du match, vers 0h30, et la victoire des Broncos quatre heures plus tard, les spectateurs n’auront quitté leur place que pour aller rapidement chercher un hot-dog, une bière ou un café, ne manquant pas une miette du spectacle. L’ambiance est bon enfant, assez calme. Le public est concentré sur le jeu.

Ce sport est fait pour tous les gabarits. Chacun a sa place dans une équipe, comme dans la vie.

Un jeu, justement, dont la complexité agit comme un repoussoir pour la plupart des amateurs de sport hors des Etats-Unis, mais qui fait tout son charme pour les autres. «J’ai commencé car on m’a dit qu’il y avait un côté stratégique, comme les échecs, en plus de l’aspect athlétique, se souvient Joachim Jeanneret. Moi, la stratégie dans le sport, je n’y croyais pas trop. Mais c’est pourtant vrai. L’autre chose qui m’a séduite, c’est que ce sport est fait pour tous les gabarits. Chacun a sa place dans une équipe, comme dans la vie.»

Un match pour les connaisseurs

Le match touche à sa fin. Les Broncos viennent d’inscrire un nouveau touchdown et filent vers la victoire, Peyton Manning va devenir le plus vieux quaterback à remporter le titre. La légende est en marche, mais les fans réunis à l’Amalgame restent un peu sur leur faim. «C’était vraiment défense contre défense, analyse Didier. Un match pour les grands connaisseurs, qui savent apprécier le boulot défensif.» Moins, peut-être, pour les curieux qui auront tenté l’expérience pour la première fois. Peu importe: tout le monde l’assure, le foot US gagne en popularité de ce côté-ci de l’Atlantique, avec plus de joueurs et plus d’intérêt du public. «Ça me motive à continuer de m’engager, glisse Joachim Jeanneret. Je pourrais me dire, plus tard, que j’ai fait partie de ces gens qui ont contribué à installer ce sport ici.»

Je donnerai cher pour être sur la pelouse lors d’un Superbowl. Déjà en équipe de Suisse, jouer devant 2000 personnes, c’est quelque chose, alors là…

Car il ne faut pas s’y tromper: tout le monde préférerait vivre sa passion dans la ferveur nord-américaine plutôt que dans l’indifférence européenne. «J’aurais voulu avoir commencé plus jeune pour avoir l’occasion de jouer là-bas», continue celui qui joue aux Ducs en championnat romand et à Lausanne au niveau suisse. «Je donnerai cher pour être sur la pelouse lors d’un Superbowl, confie Stéphane, qui aborde sa 27e saison. Déjà en équipe de Suisse, jouer devant 2000 personnes, c’est quelque chose, alors là…» A défaut, chacun se console en effectuant le pèlerinage pour aller voir un ou deux matches sur place, et en adaptant un peu sa vie en Suisse pour profiter au maximum.

Il est 4h30 passées quand la partie se termine. Aux Etats-Unis, la soirée ne fait que commencer. En Suisse, ceux qui n’ont pas pris congé lundi ne sont pas couchés, mais se lèveront bientôt. «Moi, j’adore aller bosser le lendemain du Superbowl, rigole un des derniers résistants. C’est le challenge.»

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