Alpinisme

Ueli Steck, face à face en solitaire

En un peu plus de cinq heures, le temps qu’il faut pour aller de Berne à Bergame en voiture, le porte-flambeau des «speed climbers» prend le temps de se raconter

Il avait fixé le rendez-vous à 5 heures du matin. On avait pris de l’avance pensant qu’un alpiniste qui détenait les records de vitesse d’ascension des parois Nord les plus vertigineuses au monde ne devait certainement pas apprécier les retardataires. Alors on attend, sous la pluie, entre l’Aar et la fosse aux ours, à Berne. C’était le prix à payer pour passer un moment avec Ueli Steck. Son emploi du temps est surchargé. En ce moment il donne des conférences en Suisse et ailleurs, tout en maintenant son rythme rigoureux d’entraînement. Fin mars, il partira en expédition en Himalaya, tenter l’ouverture d’une voie au Tibet sur le Shishapangma qui culmine à 8027 mètres. Pas le temps de discuter donc, mais il propose de l’accompagner à Bergame où il développe un modèle de chaussures d’alpinisme ultra-léger.

Celui que les médias spécialisés surnomment la «Swiss machine» déboule à 5 heures précises d’une ruelle en pente. Sa silhouette se découpe sur les pavés mouillés. A la fois fine et robuste, on la reconnaît par ses longues jambes arquées. Ce matin, il n’a pas bu ses deux cafés habituels, mais il a noué ses lacets en commençant par le pied droit. C’est la seule superstition à laquelle il cède. 

«Je suis une personne qui manque beaucoup de confiance en soi. Mais en montagne, c’est différent. Grimper, ça je sais faire. Et le solo, j’adore» Keystone / CHRISTIAN BEUTLER

Au volant de la voiture qu’il vient de recevoir d’un nouveau sponsor, il se raconte dans un français presque parfait. On le flatte. Il manie bien la langue de Molière. Il répond que ce n’est en tout cas pas à l’école qu’il l’a apprise, comme l’anglais et l’italien d’ailleurs.

La vitesse, son alliée

Né à Langnau en Emmental, il s’est installé à Ringgenberg dans le canton de Berne pas loin de l’Eiger, sa montagne fétiche dont il connaît chaque recoin pour l’avoir parcourue de multiples fois, principalement sur la face Nord. Sa progression en tant qu’alpiniste aux côtés de certains grands noms du milieu comme Erhard Loretan lui fait vite réaliser que la vitesse sera son alliée. Doué en escalade, il entreprend un entraînement physique acharné de course à pied en terrain escarpé. Ce qui est considéré comme impossible devient son but et les limites, des obstacles à dépasser.

En direction du Gothard, son visage illuminé par la lueur bleutée du GPS, il prend l’exemple des limitations de vitesse: «S’il n’y a personne sur la route, pourquoi devoir se contenir?» Ueli Steck n’est pas un fou du volant, il n’aime pas les contraintes imposées, c’est tout. Lorsque le radar le flashe à l’entrée du tunnel, il ralentit. Trop tard. «Mince… En plus, celui-là, je le connais…» Il sourit et passe à autre chose. Un café-croissant au col? Il accepte. Le café seulement.

Je suis le seul à savoir si les risques que je prends sont démesurés par rapport à mes capacités

Porte-flambeau des «speeds climbers» de l’alpinisme, Ueli Steck aime la vitesse, mais ce qui lui plaît par-dessus tout, c’est l’indépendance. «Seul, tu es plus rapide qu’à deux, c’est évident. Et tu n’es responsable que de toi-même.»

On pense à sa boulimie de records. La face Nord du Cervin en 1h56 par la voie Schmid, celle des Grandes Jorasses en 2h21 minutes 26 secondes par la voie Colton/McIntyre. Et surtout, l’Eiger qui constitue son «laboratoire» et son terrain de jeu favori, dont il a gravi la mythique face Nord le 16 novembre dernier en 2h22 minutes 50 secondes par la voie Heckmair. Un record pour lequel il semble se battre contre l’alpiniste uranais Dani Arnold.

Vidéo. Son ascension de l'Eiger 

En 2008, Steck avait réalisé l’ascension en 2h47. Record battu par Arnold en 2h28 en 2011. Steck a repris son bien l’automne dernier, sans utiliser les cordes fixes et pitons en place, au contraire de son rival. Un combat éthique? Ueli hausse les épaules. Il parle avec les mains et conduit avec son genou gauche. «Chacun est libre de gravir une face comme il l’entend. Moi je voulais le faire par mes propres moyens, c’est la règle que je me suis imposée parce que je m’en sentais capable. Je suis le seul à savoir si les risques que je prends sont démesurés par rapport à mes capacités.»

Un homme loquace

Au retour de sa première ascension de vitesse de la face Nord de l’Eiger, en 2007, il avait senti qu’il pouvait économiser du temps sur les 3h54 qu’il avait établies. Il avait alors étudié chaque section, chaque mouvement de la voie Heckmair. Il avait optimisé son poids aussi (son équipement était réduit de 4 kilos et son régime ainsi que son entraînement intense pendant l’année lui ont fait perdre 5 kilos). En 2008, il y retourne et gagne presque une heure par rapport à l’année précédente. «En étant plus léger, tu économises beaucoup d’énergie et de temps. Descendre en-dessous des deux heures sur cette ascension est possible, mais il faudra bien sûr prendre plus de risques.» Les chaussures qu’il va développer en Italie serviront peut-être à cela. Il précise: «Au fond, ça ne change pas la face du monde.» Mais du sien peut-être.

Je suis allé trop loin cette fois-ci. J’avais accepté de mourir. Cette sensation, c’est fou…

Le jour se lève, l’homme enfile ses lunettes de soleil. On l’aurait imaginé peu loquace, c’est tout l’inverse. Ueli Steck s’est bâti sur les pentes abruptes. C’est là qu’il se retrouve et qu’il est en accord avec lui-même. Il confesse: «Je suis une personne qui manque beaucoup de confiance en soi. Mais en montagne, c’est différent. Grimper, ça je sais faire. Et le solo, j’adore ça.»

Pourtant, après son ascension record de 28 heures aller-retour sur la face Sud de l’Annapurna (8091 mètres), il a dû faire une promesse à Nicole, sa femme: ne plus faire de solos risqués. «Je suis allé trop loin cette fois-ci. J’avais accepté de mourir. Cette sensation, c’est fou…» C’était sa troisième tentative sur la montagne himalayenne. Une obsession depuis qu’Erhard Loretan lui en a parlé lors d’une expédition au Jannu en 2002. «Moi j’aime les faces», glisse-t-il, rêveur.

Vidéo. Son ascension de l'Annapurna, 28 heures

La face Sud de l’Annapurna est terriblement imposante: trois sommets qui dominent 2500 mètres de verticalité absolue sur une largeur de 10 kilomètres. De la glace, de la roche, de la neige. Sa première tentative, en mars 2007, avait été interrompue par la chute d’une pierre. Touché à la tête, Ueli avait alors dévalé 300 mètres et s’était retrouvé inconscient au pied de la montagne. Rien de grave hormis quelques contusions. On lui susurre qu’il a eu de la chance, il répond à demi-mot: «Oui… J’y ai droit aussi parfois.»

Quand la mort rôde

Lors de sa deuxième tentative, l’année suivante, il monte accompagné par Simon Anthamatten, jeune guide de Zermatt doué – lui aussi. Leur expédition est cette fois interrompue par le sauvetage d’une cordée prise dans la tempête. Le Roumain Horia Colibasanu est sauvé alors que l’Espagnol Inaki Ochoa de Olza décède dans ses bras d’un oedème pulmonaire à 7500 mètres. Là, le Bernois réalise à quel point la mort rôde le long de ces faces. Il se promet de ne plus retourner à l’Annapurna.

En 2013, il change d’avis. La ligne tracée par la voie qu’il convoite est une directe. L’histoire de la tentative infructueuse et tragique des Français Lafaille et Béghin l’obsède. Tous les ingrédients sont réunis: altitude, difficulté technique, beauté de l’itinéraire et problème encore irrésolu. En combinant légèreté, technique adaptée et une grande endurance, il estime l’ascension possible. Ueli s’entraîne comme un dingue et part avec un ami, Don Bowie, qui abandonne à la rimaye. «C’est difficile de trouver le binôme idéal. A cet instant, je me suis senti abandonné. Alors j’ai continué. Je voulais juste faire cette face, le reste je m’en foutais. Les conditions étaient incroyablement bonnes. Pour moi c’était tranquille.»

J’ai pensé à ma femme et j’ai eu envie de revenir, de survivre. Alors j’ai eu peur

Il décide alors d’une règle: il ne se donne droit qu’à un seul coup, un seul pour planter son piolet. «Je n’avais qu’une doudoune, c’est tout. Je grimpais en étant hyper «focus».» Il joint le geste à la parole. «Quand je me mets une idée en tête, je la suis. C’est un avantage et un inconvénient car au sommet, j’ai réalisé que j’étais dans la merde. Il fallait redescendre. J’ai pensé à ma femme et j’ai eu envie de revenir, de survivre. Alors j’ai eu peur.» Il était parti à l’Annapurna le vague à l’âme. Mais il n’avait pas prévu que son retour serait encore plus difficile. Sans photo du sommet à l’appui (son appareil a été perdu dans une avalanche pendant l’ascension), la communauté des alpinistes doute de sa réalisation. «Je me suis d’abord demandé pourquoi ils s’acharnaient contre moi. Pourquoi ma parole ne leur suffisait pas. Et puis je me suis dit qu’au fond ce n’était pas du tout important. L’essentiel est que je sache, moi, ce que j’ai fait.»

Dépression

2014 est néanmoins une année difficile, il n’a plus envie de rien, ni même de s’entraîner. «J’ai sombré dans la dépression, car j’ai réalisé que je ne pouvais pas partager mon expérience. Personne ne peut savoir ce que j’ai éprouvé seul sur l’Annapurna. C’est un autre monde. Et je n’arrive pas à trouver les mots justes.» Il essaye pourtant, en écrivant un troisième livre. «Je n’avais pas vraiment envie d’écrire les premiers, mais on m’en a convaincu. Au fond, j’y trouve un certain plaisir et j’apprends beaucoup. Dire que tu es mal te donne aussi la liberté d’être qui tu es.» Il trouve dans la rédaction un moyen de se reposer, comme avec la cuisine. «J’ai aussi découvert les siestes.» Mais pour s’en accorder une, il a besoin de s’être épuisé avant à l’entraînement. Il sourit, ses yeux bleus s’illuminent. Comme un aveu, il lâche: «Moi j’aime bien souffrir.»

La «Città alta» de Bergame s’élève à l’horizon. Il est 10h40, Ueli a dix minutes de retard. Cette année, il aura quarante ans. Il sent qu’il ne récupère pas aussi vite qu’avant mais il aime toujours autant les solos et il a encore une myriade de projets en tête. En Himalaya surtout. Il a donc décidé de rester concentré sur ses objectifs, de ne pas lire les articles à son sujet, ni de voir les films le concernant. «C’est trop dangereux, car il y a le risque qu’après je me prenne vraiment pour la «Swiss machine».» La voiture s’arrête. Il nous dépose sur le parking, promet de rappeler après le repas et s’enfile dans la salle de réunion.


Ses prochaines conférences

11 février à Bulle, au Cycle d’Orientation de la Gruyère à 19h30

12 février à Lausanne, au Casino de Montbenon à 19h30

13 février à Genève, à la salle de la Madeleine à 19h30

Réservations

Publicité