Interview

«Le futsal, c'est bien plus que YouTube»

La médiatisation de l’Euro qui se déroule en Serbie passe par des buts hallucinants partagés sur les réseaux sociaux. Le futsal, du football champagne? Pas seulement, répond David Meyer, sélectionneur de l’équipe de Suisse

L’Euro de futsal se déroule jusqu’à samedi en Serbie et, si vous l’ignoriez, vous n’avez pas pu passer à côté des buts incroyablement spectaculaires qui y sont marqués, notamment par le Portugais Ricardinho. Au-delà des dribbles ahurissants, des volées supersoniques et des dizaines de milliers de vues sur YouTube, il y a toute une culture tactique qui dialogue avec le football traditionnel. Ronaldinho, Andrés Iniesta ou Fernando Torres sont passés par les terrains de futsal, tandis que Pep Guardiola le cite au rang d’influence majeure de sa vision du jeu. En Suisse, la spécialité à cinq contre cinq (plus un gardien) se développe petit à petit depuis une dizaine d’années, sous l’impulsion de quelques pionniers, dont David Meyer, le sélectionneur national.

Le Temps: Sur les réseaux sociaux, le futsal fait un carton…

David Meyer: Oui, et je suis le premier à partager des vidéos. C’est ainsi facile de montrer que notre sport est spectaculaire. Le «Magicien», comme on surnomme Ricardinho, nous offre une promotion énorme. Quelque part, c’est dommage que le Portugal ait été éliminé, car il est un vrai ambassadeur du futsal, notre Lionel Messi. Au-delà, ce que j’apprécie chez lui, c’est qu’il n’est pas juste dans le spectacle. C’est un joueur qui se met au service de son équipe.

Le futsal est-il toujours aussi spectaculaire?

Le futsal, c’est bien plus que ce qu’on voit sur YouTube, mais c’est comme lorsqu’on partage la vidéo des moments forts d’un match du Barça. On va voir les buts hallucinants de Messi et des autres, mais pas le travail préparatoire qu’il y a derrière, toutes les passes, les décalages. Au futsal, chaque équipe a son propre style de jeu. Aujourd’hui, il n’y a d’ailleurs guère que le Portugal et le Brésil où des joueurs tentent d’éliminer leur adversaire en un contre un. Il n’y a qu’à voir le quart de finale entre l’Espagne et le Portugal cette semaine: on retient les buts extraordinaires de Ricardinho, mais c’est l’équipe qui mise sur l’organisation collective qui gagne.

Cristiano Ronaldo, Robinho, Fernando Torres: beaucoup de joueurs de football sont passés par le futsal. Qu’y ont-ils appris?

L’utilisation technique des deux pieds, la capacité à évoluer dans de petits espaces, l’explosivité et la vitesse d’analyse du jeu. Quand on regarde Xavi jouer, on a l’impression qu’il voit les choses et réagit plus vite que les autres. Ce n’est pas un hasard, cela lui vient du futsal. Ronaldo, le Brésilien, a lui importé certains gestes typiques du futsal dans sa panoplie de footballeur: le petit tir rapide du pointu, la roulette. Cela lui a permis de marquer des buts.

En Espagne, au Brésil, au Portugal, le futsal est un chemin vers le football. La situation est-elle différente en Suisse?

Oui, car c’est une culture qui n’existe pas du tout ici. Dans ces pays, certains commencent par le futsal et s’y tiennent. Ce qui se passe, c’est que les clubs de football sont riches et qu’ils peuvent convaincre des joueurs de futsal de les rejoindre, car ils leur proposent un statut différent. Mais mis à part ce genre de ponts, football et futsal sont des univers parallèles. En Suisse, on arrive toujours au futsal par le football, et beaucoup pratiquent les deux.

Est-ce un frein au développement du futsal?

Non. Il ne faut pas aller contre le football, plutôt se positionner comme un bon complément. Les entraîneurs commencent d’ailleurs à remarquer ce que cela peut apporter aux jeunes dans leur formation globale. Je suis le président du club de futsal de Bulle, un des seuls à prendre en charge les enfants dès la catégorie des moins de 12 ans. Ils font tous du football à côté, mais il n’empêche qu’en grandissant, ils vont avoir un autre bagage futsal que les joueurs de ma génération, qui s’y sont intéressés à 25 ou 26 ans.

Quel est le niveau actuel de l’équipe de Suisse?

Elle est capable de petits exploits, mais manque de constance pour rivaliser avec les meilleurs ou se qualifier, par exemple, pour un Euro.

Les joueurs que vous sélectionnez sont donc des footballeurs. A quel niveau jouent-ils?

Entre la 2e ligue et la Challenge League, mais pour évoluer en équipe de Suisse, les contraintes du calendrier imposent de se fixer des priorités. Quand j’appelle Henry Acosta (qui jouait à Aarau cet automne, ndlr), ce n’est pas évident car le football passe bien sûr avant. A l’inverse, des joueurs de Promotion League (troisième division) ont récemment choisi de privilégier le futsal.

Que vaudraient Ricardinho et les autres stars du football sur une pelouse?

On ne peut pas faire de généralités. J’ai vu d’excellents footballeurs ne rien donner en salle, et de très moyens s’imposer comme des patrons. L’inverse est vrai aussi. Dans le cas de Ricardinho, sa vivacité et sa technique font qu’il serait un bon joueur de foot, j’en suis sûr. La grosse différence se fait au niveau de l’effort, des courses qui sont plus longues à onze contre onze.

Qu’est-ce qui est le plus difficile?

Ni l’un ni l’autre, c’est juste différent. En matière d’effort, le futsal se rapproche du hockey sur glace avec des «shifts» courts, mais très intenses; on peut d’ailleurs aussi sortir le gardien. Il emprunte aussi au basket (le cumul des fautes) et au handball (le terrain, le ballon plus petit et plus lourd qu’au football, la manière de le faire tourner). En fait, comme point commun avec le football, il n’y a guère que le fait qu’on tape dans un ballon avec les pieds pour marquer des buts.


Au Brésil, un futsal omniprésent

La culture du futsal porte en elle un paradoxe étonnant: elle est très développée dans les pays latins, où jouer au football dehors toute l’année n’est pas désagréable, et beaucoup plus confidentielle là où, de novembre à mars, courir en shorts à l’extérieur peut s’avérer réfrigérant. C’est que le futsal va au-delà du «foot en salle» tel qu’on le conçoit généralement en Suisse, où il constitue souvent une simple étape de la préparation qui sépare pause hivernale et reprise du championnat.

«Traditionnellement, au Brésil, il y avait des terrains de futsal partout, autant à l’extérieur qu’à l’intérieur, explique Junior Santos, ancien joueur professionnel passé par Fluminense, à Rio, et Yverdon Sport. On y était tout le temps, en soirée, le week-end. Le jeu à cinq contre cinq était omniprésent, pratiqué à l’école, entre amis ou en famille.» Ce n’est donc pas un hasard si le Brésil a remporté cinq des sept Mondiaux de la spécialité jusqu’à aujourd’hui (les deux autres revenant à l’Espagne), ni si de nombreux footballeurs brésiliens de premier plan ont commencé par là. «Je pourrais citer cent joueurs connus qui viennent du futsal», glisse Junior Santos, qui ne s’est lui-même orienté vers le «foot-terrain», comme il dit, qu’à l’âge de 13 ans.

Aujourd’hui, selon lui, le football à onze s’est développé sur les (trois) mêmes principes que le futsal: transition rapide de toute l’équipe entre la défense et l’attaque, possession de balle et pressing. «Le jeu du Barça ou de l’Espagne, ce n’est rien d’autre», affirme-t-il. Et à mesure que le football s’en inspirait, le futsal a perdu un peu de son intérêt propre. «Il y a maintenant moins d’endroits où jouer à cinq contre cinq qu’à mon époque, estime le Brésilien de 46 ans, désormais entraîneur. Peut-être parce que les infrastructures des centres de formation des clubs se sont développées. Les jeunes y trouvent tout ce dont ils ont besoin.»

Publicité