Football

Trifon Ivanov, la mort du loup bulgare 

Le défenseur de l'équipe de Bulgarie des années 90 est décédé samedi 13 février à 50 ans d'un arrêt cardiaque. Sa vignette Panini et son séjour à Xamax en avaient fait un joueur culte

Avis aux footballeurs avides de gloire, aux obsédés des statistiques qui veulent coûte que coûte «marquer l'histoire»: Trifon Ivanov est mort et tout le monde se souvient de ce Bulgare qui n'a jamais gagné la Ligue des Champions ni le Ballon d'or, qui n'a joué qu'au CSKA Sofia, au Betis Séville, à Neuchâtel Xamax, au Rapid et à l'Austria de Vienne.

Trifon Ivanov avait plus qu'un palmarès, il avait un look, une dégaine, un style, une réputation devenue avec le temps une légende. Et un prénom pas commun, Trifon, seulement porté jusqu'alors par le professeur Tournesol, pour bien montrer que ce joueur là n'était pas comme les autres. C'est pourtant une coupe – de cheveux - qui a rendu célèbre ce Bulgare, décédé samedi 13 février d'un arrêt cardiaque dans sa cinquantième année.

Cuissard de cycliste et écarte-narines

Il faut rappeler que les nineties furent les années noires du foot. La Coupe du monde 1990 en Italie est la plus triste de l'histoire, la finale de la World Cup 1994 se joue aux tirs au but à l'issue d'un insipide 0-0, les grandes équipes de l'ex-bloc de l'Est disparaissent peu à peu de la carte, la mainmise des grands clubs d'Europe de l'Ouest s'organise, la France se prive de Cantona et Ginola, l'OM de Bernard Tapie règne avec des méthodes douteuses. La mode est à l'avenant: maillots trop larges et mal coupés, couleurs criardes (vous vous souvenez de Blacky?), coupe mulet quasi obligatoire (la permanente est tolérée) et des accessoires heureusement oubliés depuis comme l'écarteur de narines et le cuissard de cycliste sous le short. Trifon Ivanov est la synthèse de toutes ces horreurs, mais avec une telle perfection dans le détail qu'il en devient rapidement culte.

Wolverine aux yeux fous

Sa vignette Panini reste vingt ans après l'une des plus recherchées: yeux clairs mi-clos, barbe noire à la Wolverine, cheveux châtain ébouriffés sur le dessus et tombants jusqu'à la nuque, Ivanov a l'air d'un fou dangereux. Il y gagne le surnom de «loup bulgare», qui convient assez bien à sa nature taciturne et solitaire. Le joueur est un défenseur central rugueux et malin. Moi, moche et méchant, vingt ans avant. Une gueule bien plus effrayante que tous les tatoués qui se donnent des airs de durs sur les pelouses de Premier League.

Ivanov débute au poste d'attaquant au PFK Etar Veliko Turnovo. Replacé en défense centrale, il se fait rapidement repéré par le grand club de l'époque, le CSKA Sofia. Le club de l'armée bulgare concentre la majorité des joueurs de l'équipe nationale (Stoïchkov, Balakov, Penev, Kostadinov, Letchkov) et joue les premiers rôles sur la scène européenne. Lui aussi intègre la sélection, à dix-huit ans seulement. En 1990, le communisme vient de s'effondrer, la limitation du nombre d'étrangers par club pas encore (elle tombera en décembre 1995 avec l'arrêt Bosman).

Le casse du Parc des Princes

Quand son pote Stoïchkov signe au FC Barcelone de Cruyff, Trifon n'a droit qu'au Betis Séville. Il ne s'y adapte pas et multiplie les prêts. Il garde cependant sa place dans la défense centrale de l'équipe de Bulgarie. En novembre 1993, il est du casse du Parc des Princes, quand la Bulgarie arrache sa qualification en marquant dans les arrêts de jeu face à la France.


Qualifiée de façon miraculeuse, la Bulgarie sera l'équipe surprise de l'été 1994, demi-finaliste contre l'Italie. Au sortir de la Coupe du monde, la Suisse découvre avec étonnement qu'une star de la World Cup avait signé quelques mois plus tôt en Ligue nationale A. A Neuchâtel Xamax, précisément. Toujours clairvoyant dès qu'il s'agit du foot romand, le Blick avait sobrement commenté l'arrivée de Trifon Ivanov à la Maladière en ces termes: «Cet international bulgare devra aider Xamax à éviter la relégation».

Dream Team à la Maladière

L'effectif dirigé par Gilbert Gress est pourtant, avec le recul du temps, impressionnant: le gardien Joël Corminboeuf, le tout jeune Stéphane Henchoz, des bons joueurs suisses (Piffaretti, Rothenbühler, Chassot) et un trio d'étrangers de haut niveau. Petar Aleksandrov, l'homme au bandeau blanc, est un buteur confirmé, international bulgare; le Hongrois Lajos Detari est alors, avec le Russe Dobrovolski, le Bulgare Balakov et le Roumain Hagi, l'un des meilleurs N°10 de l'Est. Et bien sûr, il y a Trifon Ivanov, chef de défense hors pair, deux classes au dessus de tout le monde en LNA. Neuchâtel termine troisième (GC champion, Lugano deuxième) mais Gilbert Gress passe une saison difficile à tenter de dresser le «loup». «C'est un défenseur exceptionnel mais il fait parfois des choses un peu folles.» Comme contredire l'entraîneur. Car Gress veut bien que ses joueurs donnent leur avis, mais pas longtemps, parce que seul le sien compte et parce qu'il a toujours raison.

«Si vous n'allez pas vous coucher, j'appelle Gilbert Gress!»

Entre les deux hommes, les passes d'armes sont nombreuses, et savoureuses. Un jour, Ivanov téléphone pour dire qu'il manquera l'entraînement parce que sa femme est partie de la maison et l'a enfermé à l'intérieur. Gress croit à une blague mais Ivanov ne vient pas. Le soir, il fait peur à ses enfants: «si vous n'allez pas vous coucher, j'appelle Gilbert Gress!»

Avant le début du tour final 1995, Xamax cherche à s'en débarrasser. Le «Facchi» et le «Gilbert» pensent le fourguer en février à Coventry mais Ivanov se bat avec un adversaire lors d'un match d'essai. Il signera finalement début avril pour trois mois au CSKA. Ivanov prend son sac, ses enfants, son cuissard et ses clopes, souhaite bonne chance à Detari et Aleksandrov et s'en va poursuivre sa destinée solitaire. En 2013, le magazine So Foot avait retrouvé sa trace. Le «loup» était retourné vivre dans sa tanière, à Veliko Turnovo. Insensible à son statut de footballeur culte mais les mêmes paupières mi-closes sur ses yeux de braise. Elles se sont refermées à jamais.

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