Stéphane Lambiel

Dix ans dans la glace

Médaillé d’argent des Jeux olympiques de Turin en 2006, Stéphane Lambiel est devenu le chef de sa petite entreprise

Que devient Stéphane Lambiel? Dix ans après sa médaille d’argent aux Jeux olympiques de Turin, le Valaisan (31 ans) est un homme très occupé. Il a créé son école de patinage à Champéry et monté un spectacle sur glace qui se produira le 22 avril à la patinoire des Vernets à Genève. Il s’exhibe encore dans une cinquantaine de galas par an à travers le monde (Russie, Chine, Taïwan, Kazakhstan, Italie), travaille comme consultant pour les fédérations japonaise ou coréenne, remplit des missions pour le Comité international olympique (CIO) et est devenu le patron d’une petite entreprise qui emploie cinq personnes à plein-temps. Le 16 février, jour anniversaire de sa médaille olympique, il sera à Lillehammer pour remettre des médailles aux jeunes patineurs des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ). En Norvège, il retrouvera la délégation de Lausanne, qui a obtenu l’an dernier l’organisation des JOJ en 2020, pour lesquels il tient le rôle de grand frère («Athlete Role Model», selon la terminologie officielle).

Pas de place dans cet agenda bien garni pour la nostalgie. Ce n’est de toute façon pas son genre. Stéphane Lambiel vit de projets, pas de regrets. La médaille n’a pas changé sa vie (les médailles changent souvent la vie de ceux qui n’ont pas réussi à en obtenir). Sa combinaison zébrée est au Musée olympique et sa médaille quelque part chez sa mère, Fernande. Le jubilé le prend par surprise. «Dix ans, cela me semble tellement loin et en même temps, c’est passé si vite! J’ai l’impression que le temps s’est accéléré.» Il a passé totalement à autre chose. Chez lui, il n’a pas encadré au mur sa médaille en forme de donut (une particularité de Turin 2006) mais l’affiche de son premier spectacle Ice Legends. «Patiner, pour moi, cela n’a jamais été un effort, il fallait toujours me faire sortir de force de la patinoire. Monter mon spectacle, j’étais beaucoup plus conscient de la somme de travail qu’il y avait derrière. Après ma carrière sportive, j’avais peur de ne plus revivre des émotions aussi fortes mais ma reconversion m’apporte autant de satisfaction. J’ai évolué mais ma passion n’a pas changé.»

Alors quoi, c’est tout? En 2006 à Turin, Stéphane Lambiel était le plus ému des médaillés d’argent, en larmes, de joie, de soulagement, de stress qui retombe, à la droite d’un champion olympique (le Russe Evgueni Plushenko) impassible. Accomplir le rêve de ses huit ans n’a donc plus de valeur quand on en a 31? «Ce que l’on emmène avec soi après la carrière, ce n’est pas la médaille mais tout ce qui a été appris en chemin, résume-t-il joliment. Un podium olympique offre de la reconnaissance et ouvre certaines portes mais il ne garantit pas une reconversion, surtout pas en Suisse. Personne ne fait le travail à ta place.» A la limite, son échec relatif (quatrième) en 2010 à Vancouver, pour sa troisième participation aux Jeux olympiques, l’a davantage servi. «J’ai arrêté sur une déception mais ça m’a permis de relativiser. Je me suis dit: «oui, tu peux gagner mais ça ne sera pas toujours comme ça». Ça m’a aidé à rebondir.»

On l’a un peu oublié aujourd’hui mais il y a dix ans, Stéphane Lambiel était l’un des sportifs préférés des Suisses. Les Romands l’avaient découvert en 2002, lorsqu’il décrocha à Lausanne la quatrième place des Championnats d’Europe. Il n’a alors que seize ans et, déjà, quelque chose de différent. Une grâce, un charisme, une expression artistique, et une signature: sa vitesse de rotation étourdissante dans les pirouettes finales. A ses qualités sportives, le jeune valaisan ajoute un naturel et une sincérité qui créent immédiatement une proximité. Son histoire fait bien vite le tour des rédactions du pays: le gamin de Saxon qui répète ses sauts dans le garage, qui part à l’aube et en pyjama pour se rendre en voiture à l’entraînement à Genève, que sa mère réveille à Nyon pour qu’il mange ses céréales et enfile sa tenue.

A l’époque, il y a Didier Cuche qui garde tout à l’intérieur, Roger Federer qui filtre tout et Stéphane Lambiel qui lâche tout. A livre ouvert. Le public sait tout de ses états d’âmes, exacerbés. Déprimes, blessures, doutes, envies d’arrêter, changements de programme à la dernière minute: le Valaisan est constamment dans les extrêmes. «C’était très chaotique, presque hystérique, s’étonne-t-il avec le recul. Je me rends compte aujourd’hui que je créais l’urgence. C’était un peu fou mais je gérais, je me débrouillais à chaque fois pour me mettre sous pression, il fallait que je sente l’adrénaline monter en moi. C’était un stress insoutenable mais j’en avais besoin pour donner le meilleur de moi-même. Aux Championnats de Suisse par exemple, j’ai toujours patiné comme une cloche. Je n’ai jamais été champion d’Europe alors que j’ai été deux fois champion du monde.»

Aujourd’hui, l’urgence, ce sont ses élèves (10 réguliers, de 9 à 16 ans, plus d’autres occasionnellement le week-end ou lors de stages), qui figurent parmi les meilleurs espoirs de Suisse et d’ailleurs. «Avec les jeunes, je me dis que chaque seconde passée avec eux doit être utile, parce que tout est important à cet âge.» Dédié à l’excellence, il reste en marge de la fédération, comme lorsqu’il patinait. L’égocentrique instinctif a appris à penser davantage aux autres, à verbaliser ce qu’il faisait naturellement, à re-décomposer ses gestes sur la glace. Il montre, il démontre, il transmet.

A part cela, Stéphane Lambiel est toujours un peu dans son monde. Il y a dix ans, il ne savait pas que Swiss Olympic récompensait chaque médaille d’une prime. Il y a deux ans, il avait prévu d’inaugurer son école à Champéry le jour de l’ouverture de la Coupe du monde de foot au Brésil. Il habite désormais Lausanne, n’a pas pris un gramme, passe toujours triples axel et quadruples. Le corps tient le choc de 25 ans de sauts.

Hors glace, il vouvoie encore son entraîneur de toujours, Peter Grütter, alias «Monsieur Grütter». «Je ne pourrai jamais lui dire «tu». J’aime cette idée de conserver une certaine distance, pour moi c’est une forme de respect. Mais je tutoie désormais Salomé Brunner, ma chorégraphe. Elle me l’avait demandé il y a cinq, à l’arrêt de ma carrière, mais pareil: impossible pour moi. Et puis elle me l’a redemandé, il y a deux ans, avec plus d’insistance.»

1985: naissance le 2 avril à Martigny, d’un père valaisan et d’une mère portugaise

2001: premier de ses 9 titres de champion de Suisse de patinage artistique

2005: champion du monde à Moscou

2006: médaille d’argent aux Jeux olympiques de Turin, champion du monde à Vancouver

2010: arrête sa carrière et se lance dans les spectacles sur glace

2014: création de son école, Skating school of Switzerland, à Champéry, et de son spectacle Ice Legends

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