Evénement

La folle histoire 
du running

Le film «Free to Run», du Genevois Pierre Morath, rappelle 
une histoire oubliée: le running, pratique massive et mondialisée, fut d’abord l’enjeu de difficiles conquêtes sociales

Vous avez sans doute prévu d’aller courir ce week-end. Peut-être l’avez-vous déjà fait. Peut-être allez-vous culpabiliser dimanche soir de ne pas en avoir eu le temps ou le courage. Ces réflexions font partie de notre quotidien. Elles sont pourtant très récentes. Une quarantaine d’années, tout au plus. Jusqu’à la fin des années 1960, personne ne courait. Sauf les fous et les voleurs. Il existait bien quelques courses hors stade, certaines même prestigieuses (comme le marathon de Boston) ou historiques (comme Morat-Fribourg, créée en 1932), mais elles ne rassemblaient que quelques centaines de concurrents. Tous étaient des hommes, tous âgés de 20 à 40 ans, tous licenciés dans des clubs athlétiques, tous compétiteurs et tous venus pour réaliser une performance.Comment a-t-on passé de 2000 inscrits à Morat-Fribourg en 1971 à 16  000 en 1986? Pourquoi en interdisait-on le départ aux féminines et aux juniors jusqu’en 1977? Pourquoi voit-on des milliers de femmes courir le marathon alors qu’elles n’avaient pas le droit de courir plus que 1500 mètres jusqu’en 1984? Que cherchent ces millions de personnes qui, occasionnellement ou régulièrement, sortent de chez elles sans dossards, sans licence, sans chronomètre, sans classement, juste pour courir? Aujourd’hui, plus personne ne se pose ces questions parce que le regard sur la course à pied a totalement changé.Dans la culture classique, la course est synonyme d’effort, d’endurance, de discipline. Les héros qui courent sont tous tragiques, de Philippidès, mort d’avoir trop couru, à Emil Zatopek, la locomotive tchèque, visage grimaçant, tourmenté, qui semble en surchauffe permanente. Et puis soudain, cela devient une source de plaisir pour tous, de découverte, de bien-être. Une fin en soi, et non plus un moyen (d’entraînement). Et même un mode d’expression, peut-être le plus simple, le plus naturel, le plus gratuit.

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Résultat d’une longue lutte

Cette mutation est le propos du film Free to Run, du documentariste genevois Pierre Morath, qui sort mercredi 24 février sur les écrans romands. Comme toutes les grandes idées, la sienne est toute simple: raconter l’histoire du running. Avec pour sous-titre: ce qui nous semble aujourd’hui aller de soi est en fait le fruit d’une longue lutte.
Ancien coureur de niveau national, historien, entraîneur, propriétaire de magasins d’articles de sport, Pierre Morath avait toutes les clés pour saisir le sens profond de cette pratique récente, produite par la sédentarisation de la société et la tertiarisation du travail, et qui dit tant de nos vies modernes. Il réussit ce que Robert Zemeckis a raté dans Forrest Gump: raconter, à l’aide d’images d’archives et de la voix de l’acteur Philippe Torreton, trente ans de notre société à travers la course à pied.

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La sortie de Free to Run a été précédée de nombreuses avant-premières (lire ci-contre), où la communauté du running s’est retrouvée, à la fois dans la salle et dans le film. Au fil d’une filmographie déjà respectable, Pierre Morath s’est toujours efforcé de montrer le sport à hauteur d’homme: le vestiaire de Genève Servette, le car de l’équipe du Togo, la souffrance des enfants champions. Les images d’archives sont exceptionnelles, à la hauteur des efforts consentis (et des sommes investies) pour les dénicher.

Un million d’euros

Si l’idée était simple, sa concrétisation se révéla beaucoup plus complexe. Sept ans de travail et de recherche pour, au final, 18 mois de tournage, 18 mois de montage, 6000 heures d’archives, 80 heures d’interview et un budget d’un million d’euros. «Il fut très difficile de faire financer le film, admet Pierre Morath. Le documentaire n’intéresse pas le cinéma et la télévision veut un format standard de 52 minutes.» «Comme Pierre avait tout en tête depuis le début, il était clair d’emblée que ce projet allait coûter cher, se souvient le producteur Fabrice Estève. La période couverte est très longue, les archives olympiques se négocient 20 000 dollars la minute. Surtout, les amateurs de documentaires n’aiment pas le sport, les amateurs de sport ne regardent pas les documentaires.»

Le film a fait le plein des avant-premières, a déjà été acheté dans de nombreux pays, mais doit désormais tenir le pari d’une sortie en salles. «Il faut convaincre les spectateurs que Free to Run va au-delà du running», résume Pierre Morath. Un épisode le démontre de manière particulièrement éloquente. En 1976, Fred Lebow, l’un des organisateurs du marathon de New York, convainc ses collègues que la course, alors très modeste, doit sortir de Central Park pour visiter les cinq arrondissements de la ville (Manhattan, Queens, Bronx, Brooklyn, Staten Island).

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Il faut se souvenir de ce qu’est New York à cette époque. Big Apple est pourrie mais Fred Lebow pense pouvoir la soigner. «Le marathon va unifier les quartiers», prophétise le visionnaire. Et c’est ce qui se passe! A la fin de la course, l’envoyé spécial de CBS résume: «Personne n’est mort, personne n’a été renversé par une voiture. Pour Bill Rogers (le vainqueur) et pour la ville de New York, c’est un succès.»

Dès lors, le marathon semble puiser la vitalité de la ville qui ne dort jamais. Il lui offre en échange un autre regard sur elle-même. New York se pacifie, se nettoie. Dans Central Park, on ne croise plus des dealers mais Dustin Hoffman ou Jackie Onassis faisant leur jogging. Les autres villes copient la recette. Dans les années 1990, le marathon urbain devient un énorme business. Le flot de coureurs, qui n’était qu’un petit torrent de montagne, devient un long fleuve tranquille, qui grossit, grossit, et charrie parfois des eaux boueuses.

Pierre Morath n’élude pas la dérive d’une activité «libre et gratuite» vers une économie du running. Le salaire moyen des participants au marathon de New York est supérieur à 100 000 dollars par an. «On s’est mis à regarder sa montre au lieu d’admirer le paysage», regrette aujourd’hui le Dr Norbert Sander, l’un des pionniers de cette folle épopée. 

Free to Run. De Pierre Morath. Suisse/France/Belgique, 1h39. Sortie le 24 février. Freetorun.ch

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