Hockey

Gottéron, le culte de l'émotion 

Le HC Fribourg-Gottéron aborde jeudi son quart de finale des play-offs contre Genève-Servette. Au-delà des normes sportives, c’est bien dans son patrimoine émotionnel que le club fribourgeois puise ses ressources.

La scène est rabâchée, mais toujours aussi efficace. Accompagnée par une musique et un jeu de lumières furibonds, la tête d’un gigantesque dragon, œuvre de l’artiste cantonal Hubert Audriaz, s’immisce sur la glace. Une fumée vaporeuse s’empare alors de la BCF Arena, créant l’illusion d’un stupéfiant choc thermique. Puis, dans un fracas de chants viscéraux, la mâchoire de la bête jette les joueurs fribourgeois dans la bataille.

Si ce spectacle touche à chaque fois les cœurs, c’est qu’il fusionne des valeurs mythifiées avec une puissante histoire. Rallié à la cause depuis son enfance, l’écrivain fribourgeois André Winckler conte les premiers souffles du club comme on déterre un objet précieux d’une brocante: «Tout a commencé dans le quartier ouvrier de l’Auge, situé dans la Basse-ville de Fribourg. En 1938, six gamins âgés de 13 à 16 ans, jouant régulièrement au hockey sur une pisciculture, y ont fondé le HC Gottéron.» Deux ans plus tard, sur l’aire d’un ancien couvent, les joueurs s’appuient sur un voisinage solidaire pour créer une surface de jeu au nom désormais culte; la patinoire des Augustins. «Pour fabriquer la glace, du matériel délaissé par la Ville a servi à canaliser l’eau, explique André Winckler. Mais, vu la vétusté de la tuyauterie, la moitié des trottoirs de la zone étaient aussi gelés que la patinoire!»

Le dragon fribourgeois, lors d'un match en 2013. Si ce spectacle touche à chaque fois les cœurs, c’est qu’il fusionne des valeurs mythifiées avec une puissante histoire.  Keystone / JEAN-CHRISTOPHE BOTT

«Un hockey d’un autre temps»

Enregistré en 1941 auprès de la Ligue suisse de hockey, Gottéron accède à la LNB dix ans plus tard, exhorté par des valeurs copieusement populaires. «C’était un hockey d’un autre temps, se remémore l’écrivain, auteur de deux livres sur Fribourg-Gottéron. Pour venir aux matches, les habitants de l’Auge s’entassaient dans les voitures des rares qui avaient réussi dans la vie. Les joueurs ne portaient pas de casque, et les accidents spectaculaires étaient nombreux.»

Les seules fois où les gens aisés descendaient en Basse-Ville, c’était pour venir aux Augustins.

Rapidement, la bravoure de ces jeunes hockeyeurs transcende le microcosme prolétaire pour séduire toutes les classes sociales. «Les seules fois où les gens aisés descendaient en Basse-Ville, c’était pour venir aux Augustins», prétend Charly Aeby, joueur du HC Gottéron de 1958 à 1964. Lui venait d’en bas. «La sélection était naturelle. Tu venais de l’Auge, tu faisais du hockey, tu finissais par jouer pour Gottéron». Malgré l’engouement, endosser le maillot du «HCG» n’octroie pas de privilège particulier («Jusqu’à nos 20 ans, on ne touchait que 1’200.- par année, et deux cannes»), hormis celui d’être là. «L’équipe tournait à deux lignes et nous, les jeunes, formions la troisième. Ce n’est que quand nous brûlions de froid que le public, bienveillant, hurlait pour que nous puissions jouer quelques secondes.»

Une énergie qui se transforme en performances

A l’aube des années 60, la question de l’effectif se complexifie; la compétitivité passe par le recrutement. «Les premiers étrangers-mercenaires étaient Canadiens. Bien entendu, leurs exigences étaient tout autres qu’à l’heure actuelle, compare Charly Aeby. En échange de leur talent, nos renforts demandaient juste à être nourris et logés. D’ailleurs, l’un d’eux habitait chez le boucher du coin. Cela tombait bien, son rituel d’avant-mach, c’était de boire du sang», sourit-il.

Aux Augustins, l’émotionnel régnait comme nulle part ailleurs. Les sentiments s’exacerbaient. Je voyais les joueurs adverses, même les caïds, s’y liquéfier.

Peu à peu, cette énergie vibrante se matérialise en performances. En 1961, Gottéron manque de peu l’ascension en Ligue A. Pour André Winckler, l’avantage compétitif est indubitablement d’ordre psychologique: «Aux Augustins, l’émotionnel régnait comme nulle part ailleurs. Les sentiments s’exacerbaient. Je voyais les joueurs adverses, même les caïds, s’y liquéfier.» Alors, la joie suprême est atteinte le 4 mars 1980, quand les Fribourgeois carbonisent Zurich 6-0, et accèdent enfin à une élite qu’ils ne quitteront plus. Autre période à sensations, les années 1990 sont marquées par le talent des deux Russes Slava Bykov et Andreï Khomutov, ainsi que par l’apparition du fameux dragon sur le maillot. «La légende veut qu’un dragon ait vécu dans la bucolique vallée du Gottéron», narre André Winckler.

Hard-rock et musique électronique

En 2016, c’est à la patinoire Saint-Léonard, construite en 1982 et désormais renommée BCF Arena, que le hockey fribourgeois se rythme. L’atmosphère y est-elle digne des Augustins? «L’ambiance est bonne, juge Michel Moosmann, responsable de la musique à Saint-Léonard. Mais il y a quelques années, lors des fameux derbys des Zähringen (ndlr: Fribourg-Berne), je ne passais que 5 ou 6 chansons de toute la soirée, tellement que cela chantait. C’est n’est plus le cas aujourd’hui.» Le «MC» tente alors de compenser: «Je joue pas mal de musique électronique et de hard-rock, cela galvanise. Après, quand il y a des bagarres, j’aime bien mettre Laisse-moi t’aimer de Mike Brant; le public rigole. Et pour les décisions arbitrales contestables, là, c’est le rire machiavélique à la fin de Thriller.»

Ce n’est pas facile d’entendre certaines critiques mais, sans arrogance, si nous subissons une perte, ce n‘est pas le fan qui devra en assumer les conséquences.

Bien entendu, Fribourg-Gottéron n’échappe pas à la nostalgie passéiste. Certains prétendent même que «l’esprit Basse-Ville» n’est plus qu’un argument commercial. Recevant chaleureusement, l’ex-hockeyeur professionnel Raphaël Berger est devenu directeur général du club après en avoir défendu les couleurs pendant 7 saisons. Il assure que «les valeurs sont maintenues». «L’histoire se vit au quotidien. Nous avons marqué notre 75ème anniversaire il y a trois ans, nous consultons parfois des anciens joueurs. Mais la réalité économique nous rattrape, et le cadre de référence du sport s’est drastiquement modifié. Ce n’est pas facile d’entendre certaines critiques mais, sans arrogance, si nous subissons une perte, ce n‘est pas le fan qui devra en assumer les conséquences.»

Raphaël Berger: «Il y a beaucoup d’attentes et de tensions. Nous avons parfois l’impression d’être le centre nerveux de la ville» Keystone / CHRISTIAN BRUN

Maintenir une offre variée

Disposant d’une large clientèle, le challenge reste de maintenir une offre variée, tout en optimisant l’exploitation d’une forte demande: «Nos trois premières sources de revenus sont le sponsoring, la billetterie et la restauration. Nous tentons d’améliorer chaque année nos prestations, et sommes fiers d’être devenus une plateforme économique de choix pour les PME fribourgeoises.» Alors que le club compte plus de 300 partenaires, Raphaël Berger note qu’au-delà de la qualité des contreparties, «les investissements sont encouragés par une gouvernance stable, et un ancrage local.»

Nous ressentons l’influence de la NHL. Plus que du sport, le spectateur veut du show et un certain confort.

Pour Stéphane Décorvet, animateur du club, le hockey suisse se trouve à un tournant que Gottéron se doit de prendre: «Nous ressentons l’influence de la NHL. Plus que du sport, le spectateur veut du show et un certain confort.» De son côté, Raphaël Berger pèse les opportunités, mais surtout les menaces: «Notre budget augmente, mais ceux de nos concurrents également. Le public fribourgeois est parfois déçu car il voit que les résultats ne s’accordent pas à la croissance des revenus. Quant à la saison dernière, nous avons subi une perte de 400 000 francs due à notre non-participation aux play-offs. Aussi longtemps que nous fonctionnerons sans mécénat, nous devrons nous battre.» Dans son bureau décoré par des schémas de management et des coupures de presse, il concède: «Par rapport à Zurich, Berne ou Davos, nous sommes des seconds couteaux.»

Il y a beaucoup d’attentes et de tensions. Nous avons parfois l’impression d’être le centre nerveux de la ville.

Phénomène frappant à la BCF Arena: les moindres recoins de la patinoire sont investis par des bannières sponsoring. «Nous devons faire avec ce que nous avons, et nous ne nous plaignons pas. Mais si nous voulons rester accrochés au wagon, l’avenir doit être envisagé dans une nouvelle infrastructure», souffle Raphaël Berger. Le directeur général des Dragons admet que son quotidien ne manque pas de stimuli. «Il y a beaucoup d’attentes et de tensions. Nous avons parfois l’impression d’être le centre nerveux de la ville. Cela se ressent dans nos performances, notamment lorsque nous réalisions de longues séries, positives ou négatives. C’est typique d’une équipe au public et à la presse passionnels.» Portant en lui cette dimension affective, Charly Aeby voit Gottéron comme «un lieu culte, où les Fribourgeois viennent se confronter à leurs racines profondes». Forgeant sa légende ardente par la glace, Fribourg-Gottéron est bel et bien un club à la chimie unique.


Julien Sprunger, cœur de Dragon

Dans le ventre de la bête. «3 heures avant le match, j’aime cloisonner mon univers, en écoutant de la musique ou en regardant une série. Peu à peu, l’excitation monte. L’échauffement est toujours le même, cela nous situe, nous rassure. Juste avant de pénétrer sur la glace, c’est un moment de tension, puissant, silencieux. Quand enfin le match débute, c’est la libération.»

Au cœur du combat. «La brutalité est omniprésente. Si je charge, c’est un réflexe; j’applique les consignes. Lorsque je subis des chocs, je m’énerve contre moi-même et non contre mon adversaire, me disant: «Mais protège-toi!» Là où les nerfs subissent, c’est lorsqu’un coéquipier se fait violemment charger. L’envie de répondre prend aux tripes, mais y céder, c’est perdre ses moyens.»

Euphoriques succès. «Quand je vois le ralenti d’un de mes buts, je ne me reconnais pas. Mon visage se défigure, je ne contrôle plus rien, c’est le pic émotionnel. Peut-être une rage dissimulée qui sort. Se faire acclamer, c’est une reconnaissance pour les sacrifices, ainsi qu’une immense fierté. La victoire fait du bien, à mon sens du devoir surtout.»

Larmes de glace. «Gottéron, c’est l’esprit de famille. Si on encaisse, je suis responsable, point. Cela me donne la force de réagir, même si les autres têtes se baissent. Un public qui siffle, c’est toujours dur et pas forcément mérité. J’essaie de vivre avec la déception des défaites, de garder mes distances. Avec la presse aussi, car mes performances sont très médiatisées.»

Publicité