minarets

Le choc des musulmans

L’ampleur du Oui qui se dessine (l’initiative est acceptée à 58% selon des chiffres quasi-définitifs à 16h00), alors que les sondages avaient prédit un Non, crée le choc chez de nombreux Suisses, à commencer par ses musulmans. Réactions.

Hafid Ouardiri, ancien porte-parole de la Mosquée de Genève

«J’ai le cœur brisé. Que va-t-on dire à nos enfants? Pendant toute la campagne, je n’ai cessé de dire qu’il ne fallait pas s’inquiéter, que la solidarité politique, culturelle et sociale allait faire réfléchir. Aujourd’hui les gens sont fortement choqués, c’est la politique de la peur et du mensonge qui a gagné. Les minarets ne sont qu’un prétexte, en fait ce sont les musulmans qui sont visés. C’est une manière de faire la guerre à un groupe bien intégré».

■ Nad ia Karmous, présidente de l’Association culturelle des femmes musulmanes de Suisse et directrice de l’Institut culturel musulman de la Chaux-de-Fonds.

«Je m’attendais à ce résultat. On ne m’a pas crue. Je suis un peu inquiète. C’est la vie, mais j’espère que ça ira, car nous avons une attitude positive. Malgré nos efforts, les Suisses ont voté de manière émotionnelle. C’est le vote de la peur, de l’ignorance. L’UDC a gagné parce qu’il n’y avait personne en face. C’est une secousse pour les communautés. Elles doivent désormais réagir, se montrer plus participatives à l’essor social et économique de la Suisse. An niveau personnel, ça va, mais pour la Suisse, je me sens triste. Imaginez les impacts à l’étranger? L’image de la Confédération est déjà celle d’un pays raciste.»

■ Corinne Dabbagh, Valaisanne, née catholique, élevée dans la tradition lefebvriste et mariée à un musulman, depuis plus de 20 ans.

«C’est démoralisant. L’ambiance à la maison est vraiment tendue. J’essaye de comprendre ces résultats. Est-ce que c’est à cause de l’affaire libyenne? Celle de l’imam de Fribourg? Si l’on permettait aux citoyens des autres pays de s’exprimer sur la question, est-ce qu’ils diraient la même chose? Je n’en sais rien. Je n’ai pas encore trouvé d’excuses. Il faut que les musulmans, les modérés, se mettent à parler, expliquent. Il faut qu’ils canalisent leurs leaders, que les imams prêchent dans les quatre langues nationales pour que les gens écoutent et comprennent. Quelque part, les communautés musulmanes sont aussi à blâmer pour leur silence. Je ne suis pas musulmane, je n’ai pas peur des musulmans, j’ai peur des extrémistes, qu’ils soient chrétiens, musulmans ou juifs. Et aujourd’hui, les Suisses ont fait un amalgame de tout ce qui est mauvais dans l’islam. Je viens moi-même d’un milieu traditionaliste en Valais et je me demande ce que va dire ma famille lorsque j’y retournerai. Je sais très bien que les trois-quarts d’entre eux ont voté pour l’initiative, même s’ils ne me le disent pas.»

■ Ismail Türker, 53 ans, originaire d’Istanbul. En Suisse depuis 1985 et désormais athée.

«C’est un vote de repli sur soi, un vote noir, un vote qui va renforcer l’intégrisme des deux côtés, un vote isolationniste. Mais je m’y attendais. Les Suisses ont tout mélangé. Ils ont voté avec leurs tripes. Quant aux musulmans, ils ne pouvaient pas faire campagne contre une UDC trop puissante. Des deux côtés lors de la campagne, tout le monde a été défensif et personne n’a vraiment tenté d’expliquer pourquoi. L’avenir ne sera pas rose. Beaucoup de musulmans engagés vont se replier sur eux-mêmes. Il va y avoir un renforcement des milieux intégristes. Au quotidien, cela ne va rien changer pour moi, mais pour les Suisses, cela va beaucoup changer. Croyez-moi.»

■ Farhad Afsha, président de la Coordination des organisations islamiques en Suisse (COIS).

(ATS) Cette votation touchait aux droits fondamentaux et à la protection des minorités. Malheureusement, les partis n’ont pas pris au sérieux cet enjeu, critique M.Afshar. Les organisations islamiques ne sont pas en mesure de mener un combat politique, c’est le travail des partis.

«Le plus douloureux pour nous n’est pas l’interdiction des minarets, mais le symbole renvoyé par cette votation», a-t-il ajouté. «Les musulmans ne se sentent pas acceptés en tant que communauté religieuse».

■ A Langenthal

(ATS) La communauté islamique de Langenthal (BE) s’est dite de son côté déçue de l’acceptation de l’initiative. Elle ne va pas retirer sa demande de construction d’un minaret dans la commune bernoise. Si les autorités devaient s’appuyer sur l’initiative pour refuser la demande de construction, la communauté se dit prête à aller jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg pour défendre son droit au libre exercice de la religion.

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