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Monsieur Hodgers, qu’avez-vous contre le suisse-allemand?

Andreas Auer, professeur de droit constitutionnel à l’Université de Zurich, réagit à la tribune du conseiller national Antonio Hodgers, selon qui le dialecte nuit à la cohésion du pays

Je suis de ceux qui, observant de loin mais avec intérêt l’évolution de la scène politique en Suisse romande, se réjouissaient de votre décision de vous installer à Berne, pour un an, afin de plonger dans le cadre de vie d’un député au parlement fédéral. Voici enfin un jeune loup romand qui délaisse les jérémiades classiques sur l’injuste isolement des représentants de la minorité quand ils veulent se mêler de la politique fédérale. Bref, j’étais content d’avoir voté pour vous.

Quelle déception je ressens à la lecture de votre brûlot sur le renforcement du suisse-allemand et les dangers qu’il poserait à la nation helvétique. J’y décèle, et je choisis les mots, un mélange indigeste d’ignorance, d’arrogance et de despotisme mal placé.

L’ignorance d’abord. Le suisse-allemand tel que vous le peignez au mur, cher Antonio, n’existe pas. Des dialectes suisse-allemands, oui, cela existe, mais il y en a cinquante, cent, deux cents peut-être. Du bâlois au haut-valaisan, en passant par Berne, Zurich, St. Gall, Aarau et que sais-je, ils se ressemblent certes, mais se distinguent aussi, voire se repoussent. Grison, je suis né avec le dialecte de Coire, si différent de celui du Prättigau ou de Davos, et j’ai une sainte horreur du zurichois et du thurgovien, tout en étant attiré par l’uranais, que j’ai quelque peine à comprendre, par le bernois aussi, mais celui de l’Oberland.

Cette étonnante diversité linguistique, vécue jour par jour par des millions de personnes de tout âge, classe et profession, peut-être unique au monde, vous la gommez d’un revers de main, en vous référant à une espèce de magma informe que personne n’écrit et qui s’oppose à cet allemand standard – qui d’ailleurs n’existe pas non plus – qui constitue une langue étrangère pour tous les Suisses.

L’arrogance ensuite. Ce suisse-allemand, dites-vous, serait impossible à apprendre, traduisant un noyau dur d’une culture qui resterait intouchable pour ceux qui n’y sont pas nés, un repli sur soi, pas loin d’un rejet de l’autre. Permettez-moi, Monsieur le député, de vous dire que ce jugement hautain traduit de trop près votre situation personnelle, à peine arrivé en terre alémanique. Croyiez-vous que vous alliez vous intégrer en quelques semaines, qu’un peu de bonne volonté soit suffisante pour sauter les barrières comme vous êtes habitué à le faire dans votre jeune et brillante carrière, que les premiers obstacles vous autorisent à émettre des jugements hâtifs sur une culture que vous venez à peine de toucher? Sachez qu’il existe des milliers, des dizaines de milliers d’étrangers, venus de tous les pays, de Chine, d’Argentine ou des Philippines, qui ont été obligés d’apprendre le suisse-allemand en peu de temps pour exercer leurs professions de serveuse, d’employé de bureau, de coiffeur, de livreur, ou de cadre dans une entreprise. Ils ont été contraints de se débrouiller, tant bien que mal, parce qu’ils n’avaient pas le choix.

Vous Monsieur Hodgers, vous avez eu le choix, parce que vous appartenez à une classe privilégiée, et vous vous mettez à vous plaindre de ce frein à la mobilité, de cet obstacle à l’intégration que représenterait la langue suisse-allemande. Le rejet du suisse-allemand serait-il devenu un privilège de classe?

Le despotisme enfin. Vous préconisez de freiner le dialecte, de confiner le suisse-allemand aux foyers familiaux et autres centres culturels, et de prescrire l’allemand standard pour tout le reste. Vous vous mettez à rêver d’une langue nationale unique: le romanche, l’espéranto, l’anglais. Je ne vous savais pas si liberticide. La liberté de la langue confère à chacun le droit de décider dans quelle langue il veut parler avec les siens, dans son entourage. L’Etat peut et doit déterminer la langue officielle, dans laquelle il s’adresse aux citoyens et habitants et dans laquelle ceux-ci peuvent communiquer avec lui. S’il se met à proscrire ou à prescrire l’emploi de langues déterminées dans le secteur privé, il s’aventure sur un terrain où il ne peut que perdre et tourne le dos aux libertés et à l’Etat de droit.

Monsieur Hodgers, mettez-vous donc à l’apprendre, ce suisse-allemand. D’autres l’ont fait avant vous. Je vous jure que c’est possible. Et le petit accent romand que probablement vous garderez ne fera qu’augmenter votre charme.

*A lire: «Le renforcement du suisse-allemand pose un vrai problème national» (LT du 23.03)

Cette diversité linguistique,peut-être uniqueau monde, vous la gommez d’un revers de main

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