JUSTICE

La contre-attaque de l’oligarque en fuite

Très lié à la Suisse, le Kazakh Mukhtar Ablyazov est accusé d’avoir détourné des milliards. Condamné en Angleterre en février, il se confie au «Temps» et égratigne Tony Blair

Mukhtar Ablyazov est-il en Suisse? Condamné à 22 mois de prison par la justice anglaise, cet ancien ministre kazakh – accusé d’avoir détourné au moins 5 milliards de dollars de la banque qu’il présidait jusqu’en 2009 – est en fuite depuis le mois de février 2012. S’estimant persécuté par son ennemi juré le président Noursoultan Nazarbayev, Mukhtar Ablyazov a accordé un long entretien au Temps, par Skype. Craignant pour sa sécurité, il refuse de dire où il se trouve.

A Genève, Mukhtar Ablyazov est loin d’être un inconnu. C’est ici que résident, depuis de nombreuses années, sa fille Madina et son beau-fils, Iliyas Khrapunov. Fils de Viktor Khrapunov – un autre ancien ministre kazakh farouchement opposé au régime et en exil en Suisse – Iliyas Khrapunov est membre du PDC genevois et s’était fait connaître du grand public au travers de son projet de revalorisation de Genève-Plage, aujourd’hui abandonné. «Compte tenu de ses liens familiaux, il est très probable que Mukhtar Ablyazov soit en Suisse en ce moment, confie un observateur des affaires kazakhes. C’est en tout cas ce qui se dit à l’ambassade du Kazakhstan à Londres.»

Très loin des steppes d’Asie centrale, Genève est en effet au cœur de la lutte sans merci qui oppose à distance le clan du président kazakh et ses détracteurs. En septembre 2010, le Ministère public de la confédération (MPC) a ouvert une procédure pour blanchiment contre le gendre du président Nazarbayev, Timur Kulibayev. Il avait acheté, avec sa femme Dinara, la fille du président kazakh, une somptueuse villa à Anières (GE) en 2009 pour 75 millions de francs. Les soupçons de blanchiment portent sur quelque 600 millions de dollars, bloqués par le MPC. Or, confirme aujourd’hui Mukhtar Ablyazov, c’est bien lui qui est indirectement à l’origine de la dénonciation: «En 2010, j’ai fait publier des informations et des documents, notamment des virements bancaires incontestables, qui démontraient que Timur Kulibayev a pillé les caisses de l’Etat. C’est sur la base de ces publications qu’un groupe de citoyens kazakhs a alerté le MPC.» Si une partie des fonds a déjà été débloquée, l’enquête reste «difficile et vaste, indique le MPC. Les investigations ordonnées et en cours sont nombreuses, tant pour identifier l’arrière-plan économique de flux financiers importants que pour vérifier la commission d’une infraction préalable à l’étranger.»

Mais c’est pour dire sa vérité sur une autre affaire, qui le concerne au premier chef, que Mukhtar Ablyazov a décidé de se confier. L’ancien ministre de l’Energie, de l’industrie et du commerce est accusé par la banque kazakhe BTA d’avoir détourné quelque 5 milliards de dollars entre 2005 et 2009, alors qu’il était président du conseil d’administration. Exilé en Angleterre depuis 2009, où il bénéficie du statut de réfugié politique, ses avoirs ont été bloqués par la justice anglaise sur la base des plaintes de BTA, désormais en mains du pouvoir kazakh. Suspecté de ne pas avoir déclaré tous ses biens – notamment deux propriétés, d’une valeur de 40 millions de francs environ – et donc de ne pas avoir obéi aux injonctions de la justice, il a été condamné à 22 mois de prison en février 2012, pour outrage à la Cour. C’est à ce moment-là qu’il a pris la fuite. «J’ai très vite eu l’impression que la justice subissait des pressions, explique-t-il pour justifier son départ. Et je suis parti parce qu’il aurait été impossible pour moi de me défendre en prison.»

Conséquence de cet affront, et subtilité du droit anglais, le 6 novembre, Mukhtar Ablyazov a été forclos par la justice anglaise, c’est-à-dire privé du droit de se défendre, sur le fond, contre les accusations de BTA. Le procès a d’ailleurs commencé cette semaine et BTA pourrait obtenir gain de cause sans qu’il ait voix au chapitre.

Pour Mukhtar Ablyazov, l’affaire est biaisée depuis le départ et sa ligne de défense est claire: il serait la victime d’une manœuvre politique. «Noursoultan Nazarbayev a toujours voulu faire main basse sur BTA, affirme-t-il. J’ai quitté le Kazakhstan quelques jours avant que Nazarbayev ne prenne le contrôle de la banque. Je supposais que c’était imminent. J’étais suivi constamment par huit voitures des services spéciaux et mon service de sécurité m’avait averti que l’on préparait mon arrestation. Faute d’avoir pu m’arrêter, Nazarbayev utilise aujourd’hui cette banque comme instrument de persécution.»

Mukhtar Ablyazov en est convaincu: sous couvert de sauvetage d’une banque alors en difficulté, le président Nazarbayev s’est tout bonnement emparé de BTA, via le fonds souverain Samruk-Kazyna. «La vérité, c’est que BTA s’est écroulée après que le gouvernement kazakh s’en est emparé. Les hommes du président sont entrés avec des kalachnikovs dans la banque! Quelques jours après, la population s’est mise à paniquer, les gens ont massivement retiré leur argent et les créditeurs ont exigé d’être remboursés. Nazarbayev n’avait pas prévu cette crise de confiance, qui a fait couler la banque. Il fallait trouver un coupable, il m’accuse d’avoir précipité la chute de la banque…»

Ex-rédactrice en chef du magazine indépendant Respublika 2000, victime de la répression violente du régime et aujourd’hui réfugiée à Genève, la journaliste kazakhe Lira Baiseitova est sceptique sur ce point: «L’une des thèses de la défense d’Ablyazov est la prétendue prospérité qu’aurait connue BTA en 2008, année de crise financière mondiale. Ablyazov a fui le Kazakhstan en 2009, mais si l’on en juge par les comptes publics de BTA, il est évident que les difficultés de la banque existaient bien avant cette date.»

Mais l’homme d’affaires l’assure, «il est impossible de détourner et de cacher 5 milliards de dollars! Et il n’y a aucune preuve que cet argent ait disparu. Il est dans la banque, investi dans plusieurs projets. On m’accuse aujourd’hui d’avoir détourné 5 milliards, en 2009 on articulait le chiffre de 11 milliards… Nazarbayev fait comme Goebbels: plus le mensonge est gros, mieux il passe!» Pour Mukhtar Ablyazov, tout a commencé parce qu’il ne s’est pas laissé faire: «En mai 2009, j’ai saisi une Cour arbitrale internationale d’une requête contre le gouvernement kazakh pour réclamer une contrepartie financière à l’appropriation illégale de la banque. Toutes les plaintes ultérieures contre moi en sont la conséquence.»

Pourtant, lui rappelle-t-on, ce n’est pas le Kazakhstan mais bien la justice anglaise qui a gelé ses avoirs et l’a condamné pour outrage. A-t-elle tout faux? «La justice anglaise ne peut pas apporter de réponses dans cette affaire. Pour le faire, elle devrait connaître la réalité de notre pays. Quand j’ai expliqué au tribunal anglais que ma nomination à la présidence du conseil de la banque avait, à l’époque, été autorisée par le président Nazarbayev, on m’a répondu: «Comment est-ce possible? Le président n’est pas actionnaire de la banque, il n’a pas son mot à dire…» Les juges anglais raisonnent comme s’il s’agissait d’une banque anglaise! Mais le Kazakhstan, c’est autre chose: chacun sait que le président contrôle tout dans son pays et que ceux qui s’opposent à sa volonté doivent s’attendre à être emprisonnés ou tués.»

Plus grave que son incapacité supposée à comprendre la réalité kazakhe, la justice anglaise serait également partiale, affirme Mukhtar Ablyazov. «La décision originelle est celle qu’a prise le juge Blair en 2009: le gel de mes avoirs. A ce moment-là, mon conflit avec le régime kazakh était notoire. Au lieu d’examiner le fond du dossier et de commencer par entendre les parties, le juge a immédiatement manifesté sa méfiance à mon égard en décidant de geler mes actifs à mon insu. Ce faisant, il a porté un dommage irréparable à mes affaires.»

Or, souligne Mukhtar Ablyazov, le juge Blair n’est autre que le grand frère de l’ancien premier ministre britannique Tony Blair, aujour­d’hui… conseiller du président Nazarbayev. «Je ne peux pas affirmer que cela ait joué un rôle, hésite le Kazakh, mais ce qui est sûr, c’est que Tony Blair est un lobbyiste de Nazarbayev en Angleterre. Son contrat avec le président Nazarbayev se monte à 16 millions de livres sterling pour une année. Il est surprenant de voir à quel point les voyages de Tony Blair au Kazakhstan correspondent aux différents stades de la procédure.» Et d’argumenter, dates clés à l’appui.

Le Temps a soumis cet argumentaire détaillé au bureau de Tony Blair, qui dément formellement: «L’ensemble de cet argumentaire est faux ou fabriqué. Les chiffres énoncés sont tout aussi faux. Il n’y a aucune connexion entre le travail du groupe de Monsieur Blair et Mukhtar Ablyazov. Il n’y a strictement aucun lien entre le travail qu’effectue le groupe de Tony Blair au Kazakhstan et les activités de son frère, juge en Angleterre. Quiconque suggère le contraire ne comprend absolument pas le fonctionnement du système judiciaire britannique. En outre, le travail mené par l’organisation de Tony Blair [au Kazakhstan] se concentre sur les réformes politiques, sociales et économiques, en conformité avec les politiques de l’Union européenne, de la Banque mondiale, de l’OCDE et de l’OSCE. Monsieur Blair n’agit pas en tant que «conseiller» du président.»

Quoi qu’il en soit, le juge Blair n’est plus en charge du dossier, désormais mené par un autre juge, le juge Teare. Problème: Mukhtar Ablyazov n’est pas plus convaincu de l’impartialité de ce dernier, qui l’a condamné en février 2012, estimant que le Kazakh n’avait pas dévoilé tous ses avoirs. «J’ai déclaré des avoirs qui se chiffraient en milliards. Je n’avais aucune raison de cacher quelques dizaines de millions! J’ai démontré, documents à l’appui, que je n’ai rien à voir avec les maisons que l’on me suspecte de posséder. Mais, contrairement aux usages légaux, le juge a décidé sur la base d’un pressentiment que ces objets faisaient partie de mes actifs.» Mukhtar Ablyazov et ses avocats ont donc demandé la récusation du juge Teare. Sans l’obtenir, puisque le magistrat est toujours en charge de la procédure en cours.

Acculé, en fuite, Mukhtar Ablyazov active désormais les derniers leviers à sa disposition. «Je continue à me battre. J’ai jusqu’au 4 décembre pour faire appel, devant la Cour suprême, de la décision de me priver de mes droits de me défendre. Si mes droits ne sont pas respectés, je ferai recours devant la Cour européenne des droits de l’homme, à Strasbourg.» Son objectif final? «Faire tomber le régime de Nazarbayev. Je suis son opposant le plus sérieux. Il faut construire un Kazakhstan libre et démocratique. Nazarbayev a voulu me priver de mon business pour que je ne puisse pas financer l’opposition. Mais je m’oppose à lui depuis dix ans. J’ai fondé un parti d’opposition en 2001, j’ai été emprisonné en 2002, Amnesty International m’a reconnu le statut de prisonnier de conscience en 2003. Je n’en suis pas à mon premier conflit avec lui. Quand le régime tombera, les accusations contre moi tomberont avec lui.»

Véritable opposant politique ou simple adversaire du président Nazarbayev dans une affaire de gros sous, Mukhtar Ablyazov le sait: «Si je retourne en prison et que je suis extradé au Kazakhstan, je serai tué. Je sais d’ailleurs que des agents kazakhs sont à ma recherche, avec l’ordre très clair de m’éliminer.»

Reste que le combat de Mukhtar Ablyazov est loin de faire l’unanimité parmi les Kazakhs exilés. «L’épreuve que traverse Ablyazov est une bonne illustration du degré stupéfiant de corruption au Kazakhstan, analyse l’observateur des affaires kazakhes déjà cité. Il n’est pas la victime d’une persécution politique: il a fait partie pendant plus de dix ans, et avec enthousiasme, de la cleptocratie mise en place par ­Nazarbayev. Il s’agit d’une querelle entre voleurs qui dépouillent les citoyens kazakhs, et qui ne cesse d’enrichir une armée d’avocats, de lobbyistes et de communicants occidentaux.»

Lira Baiseitova se montre, elle, plus nuancée: «Le fait que Mukhtar Ablyazov condamne aujourd’hui le régime kazakh est une bonne chose. Mais avant de quitter le Kazakhstan, il n’apportait pas son soutien au développement démocratique du pays et n’aidait pas l’opposition. Il est difficile de dire à quel point il soutient l’opposition aujourd’hui. Ce sont plutôt les opposants au régime, et peut-être même pas tous, qui le soutiennent.»

Et Lira Baiseitova de conclure que Mukhtar Ablyazov n’a pas gagné en crédit en fuyant la justice anglaise: «En ne se soumettant pas à la décision de la Haute Cour de Londres, il a jeté un doute sur toute sa défense. Cette façon de faire n’inspire pas confiance à la majorité des citoyens du Kazakhstan, y compris à ceux qui s’opposent au régime.»

«J’étais suivi par huit voitures des services spéciaux et j’ai été averti que l’on préparait mon arrestation»

«C’est une querelle entre voleurs, qui enrichit une armée d’avocats occidentaux»

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