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Daillon, itinéraire d’un forcené

Un homme de 33 ans a tué trois femmes et blessé deux hommes par balles. Sous tutelle, il avait été interné en 2005 et s’est marginalisé. Ses armes avaient été séquestrées par la police

Un café-abricotine, une abricotine et de la bière. Stella Ginier n’oubliera jamais la dernière commande de Florian B., passée juste avant l’horreur. Jeudi matin, au centre du petit village de Daillon, sur les hauteurs de Conthey (VS), la tenancière du Café des Alpes se souvient aussi de ces mots sibyllins, prononcés la veille au soir par le jeune homme de 33 ans qui, quelques dizaines de minutes plus tard, allait abattre trois de ses voisins et en blesser deux autres: «Tu remarqueras que je ne finis pas ma bière…»

Florian B. essayait-il de dire quelque chose? Interdite, Stella Ginier ne cesse de se poser la question depuis le drame. La Valaisanne connaissait le tueur, comme tout le monde à Daillon. «Un type solitaire, qu’on croisait souvent à pied, et qui passait de temps en temps au bistrot.» Mercredi soir, Florian B. avait déjà un peu bu avant cette dernière tournée, ajoute la tenancière. Mais qui aurait pu imaginer que l’enfant du village – même éméché – puisse se transformer en meurtrier?

Selon les premiers éléments de l’enquête, Florian B. a d’abord ouvert le feu de son appartement, peu avant 21 heures, en direction des maisons voisines, avant de sortir dans la ruelle, devant chez lui, arme(s) à la main. «Il a commencé par tirer sur la maison de son oncle, juste à côté de chez lui, raconte Steve Antonin qui, de la fenêtre de sa maison en surplomb, a assisté à la scène. On aurait dit qu’il se prenait pour un gars de l’armée, il prenait des positions militaires. Et puis il s’est mis à tirer sur tout ce qui bougeait.»

L’oncle de Florian B., 63 ans, est atteint à l’épaule, par la fenêtre, alors qu’il est encore à l’intérieur. Au village, on murmure que les deux hommes étaient en froid. Opéré dans la journée de jeudi, l’oncle de Florian B. reste hospitalisé, mais sa vie n’est pas en danger.

Dans les minutes qui suivent les premiers tirs, la centrale de la police cantonale est alertée par le voisinage, à 20h50. Selon nos informations, l’une des futures victimes fait partie de ceux qui appellent la police. «On nous signale des coups de feu et des gens qui gisent à terre», raconte le porte-parole de la police valaisanne, Jean-Marie Bornet. La centrale avise immédiatement les patrouilles et le groupe d’intervention qui, par chance, est en service dans la vallée. «Ils ont pu être mobilisés très rapidement, poursuit Jean-Marie Bornet. Sans cela on aurait pu avoir un autre bilan.»

Quand les agents arrivent sur place, le tireur est encore en pleine action. Il est menaçant pour les forces de l’ordre, qui ouvrent le feu et l’atteignent au thorax. Une intervention sans laquelle il aurait continué de tirer, assurait hier matin la procureure en charge de l’enquête, Catherine Seppey, lors d’une conférence de presse au village. Les jours de Florian B. ne sont pas en danger, indiquait de son côté la police, jeudi en fin d’après-midi. Mais une enquête parallèle a été ouverte sur les circonstances de l’intervention policière.

Malgré la rapidité de cette intervention, les agents ne peuvent que constater l’ampleur du drame: dans la ruelle du centre de Daillon, trois femmes gisent au sol, mortes devant chez elles, atteintes de deux balles ou plus, à la tête et au thorax. La première victime, Mme A., 79 ans, habitait Daillon depuis toujours. «Elle avait des enfants et des petits-enfants et allait devenir arrière-grand-mère dans les semaines qui viennent», confie un voisin, membre de sa famille, sous le choc. La deuxième victime est une Vaudoise de 54 ans, Mme J., qui «s’était installée au village il y a à peu près deux ans», poursuit le voisin. Enfin, la troisième victime, Mme M., une Valaisanne de 32 ans, avait, selon nos informations, emménagé à Daillon au printemps dernier avec son mari et leurs deux enfants en bas âge. Le couple serait originaire de Nendaz. Egalement atteint par une balle, le mari de Mme M. a été grièvement blessé au bassin. Placé aux soins intensifs, il a été extubé jeudi après-midi, indique la police, qui précise que son pronostic vital reste engagé.

Il semble que Florian B. ait tiré plus d’une vingtaine de balles, avec deux armes au moins, un mousqueton et un fusil à grenaille. Une troisième arme aurait pu être utilisée.

Comment expliquer ce geste de folie? A ce stade, pas de certitude, Florian B. n’ayant pas encore été interrogé, jeudi, par le Ministère public. Mais quelques éléments probants renseignent déjà sur la personnalité du tueur. Le jeune homme de 33 ans est sans emploi, vit seul, sous tutelle, au bénéfice d’une rente invalidité. Seul antécédent judiciaire: une dénonciation pour consommation de marijuana. En 2005, il avait été interné en milieu psychiatrique sur intervention de la famille et du corps médical. «D’entente avec la famille, la police avait alors pris la décision de séquestrer les armes et les munitions qu’il possédait, précise Jean-Marie Bornet. Toutes ses armes avaient été détruites.» Sous tutelle, instable, comment Florian B. a-t-il pu se procurer un mousqueton et un fusil de chasse? Personne ne le sait. Officiellement, aucune arme n’était plus enregistrée à son nom.

«Coup de folie, coup de colère… je ne sais pas comment expliquer ce geste, hésitait le tout nouveau président de la commune de Conthey, Christophe Germanier, jeudi matin sur place. Il était connu dans la commune, connu du service de tutelle, mais c’était inimaginable.» Sous les toits enneigés de Daillon, les spéculations vont pourtant bon train et certains avancent un début d’explication. «Je l’ai connu il y a plus de dix ans, c’était mon moniteur de ski, raconte un villageois. A l’époque, il était sociable et sympa. Je crois qu’il voulait grader à l’armée et qu’il n’a pas pu. Et puis il a changé…»

Selon nos informations, Florian B. était effectivement passionné d’armée. Il aurait même gradé, mais échoué à devenir capitaine. Contactés, l’armée et le Département de la défense n’ont pas souhaité commenter cette information, invoquant la protection de la sphère privée. Mais le commandant de la police valaisanne, Robert Steiner, confirme que Florian B. «n’était plus incorporé à l’armée depuis 2006». La frustration née d’une carrière militaire impossible peut-elle expliquer la marginalisation graduelle de Florian B. et, in fine, son geste fou? L’enquête le dira peut-être.

Trois femmes gisentau sol, atteintes de deux balles ou plus

Florian B. aurait gradéà l’armée, mais échoué à devenir capitaine

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