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Un «nouvel apartheid» à Bremgarten

A Bremgarten, les zones d’exclusion décrétées autour du centre de requérants font bondir la presse étrangère

Le malaise grandit. Inauguré lundi, le centre fédéral pour requérants d’asile de Bremgarten (AG) fait désormais parler de lui à la BBC, dans The Independent, le Telegraph ou encore la chaîne allemande ARD. A cause des zones d’interdiction prônées pour tenir les requérants d’asile à l’écart de bâtiments publics. On veut les exclure des préaux d’école, qu’ils ne s’approchent pas des installations sportives et qu’on ne le voie pas trop près de la piscine, non plus. C’est le Tages-Anzeiger qui a allumé la mèche, en évoquant 32 «zones sensibles», dont les églises, indiquées dans un plan annexé à la convention signée entre la commune de Bremgarten, l’Office fédéral des migrations (ODM) et le Département fédéral de la défense.

Depuis, la polémique gronde. Et les autorités se tirent dans les pattes, font marche arrière, se perdent en explications aussi peu convaincantes les unes que les autres. Triste spectacle. L’association de défense des réfugiés Augenauf a même été accusée d’avoir manipulé le plan avant de l’avoir transmis aux journalistes. Ce qu’elle a nié avec vigueur.

L’ODM parle de «mauvais plan», et, contacté par Le Temps, Raymond Tellenbach, le maire PLR de Bremgarten, admet une «erreur», qu’il a «mis du temps à reconnaître». L’ODM et le maire se sont rencontrés jeudi pour accorder leurs violons. La convention ne mentionne que des installations scolaires et sportives, insistent-ils. Et pas 32 sites. «Dans le plan originel, tous les bâtiments publics ont malheureusement été marqués en rouge, et ont de ce fait, de façon erronée, été considérés comme étant concernés par la convention», commente Raymond Tellenbach, en nous envoyant le plan de la discorde.

Voilà pour la forme et la cacophonie ambiante. Sur le fond, oui, les requérants peuvent être assignés à un lieu de résidence ou être interdits de périmètre. C’est l’article 74 de la loi sur les étrangers qui le précise. Mais sont visés ceux «qui troublent ou menacent la sécurité et l’ordre public» ou laissent penser qu’ils refuseront de rentrer chez eux. Des récalcitrants ou des délinquants, donc. Comme ceux qui pourraient s’adonner à des trafics de stupéfiants. Mais pas un centre entier, à titre préventif.

L’ODM, qui multiplie les compromis et les concessions pour imposer ses centres, tente de se justifier en disant qu’il ne s’agit pas d’une interdiction générale, que les libertés de mouvement des requérants ne sont pas entravées. Sans convaincre. Le but de ces interdictions, précise l’ODM, est d’éviter les conflits entre la population et les requérants, de permettre une cohabitation harmonieuse. Volonté d’apaisement, vraiment? Une telle stigmatisation ne fait que renforcer les préjugés. Ces interdictions sont là comme des épouvantails face à d’horribles corbeaux qui ne rêveraient que de saccager le champ visé. Preuve que la base légale est ténue, les requérants qui oseront malgré tout mettre un pied dans une de ces zones où ils sont indésirables ne pourront pas faire l’objet de sanctions.

Autrement dit, on fait peur aux requérants, on bande les muscles pour faire croire à la population qu’elle verra le moins possible ces migrants venus de très loin, mais ces périmètres d’exclusion ne riment à pas grand-chose, si ce n’est à agiter les esprits. Oui, les requérants pourront venir à la piscine, mais sous surveillance, déclare Raymond Tellenbach. «Nous voulons juste éviter que cinquante requérants utilisent ensemble un terrain de foot ou viennent en même temps à la piscine», a souligné maladroitement Mario Gattiker, patron de l’ODM, au Tages-Anzeiger. Des aménagements se feront ces prochains jours. Et, rattrapée par la polémique, la ministre Simonetta Sommaruga devra faire une déclaration ce vendredi.

En attendant, intention réelle de barricader le plus possible les requérants ou maladresses, le mal est fait. «La Suisse introduit des restrictions de type apartheid: des autorités locales bannissent des requérants d’asile de l’espace public», n’a pas hésité à titrer The Independent.

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