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Christophe Monnot: «le mépris provoque la radicalisation»

Le livre «La Suisse des mosquées» paraît en plein débat sur le voile intégral. Burqa, formation des imams, problèmes de représentativité, intégrisme: Christophe Monnot, professeur à l’Institut de sciences sociales des religions contemporaines de l’Université de Lausanne, répond sans tabou

Le débat autour de la burqa s’enflamme. Des élus UDC menacent de lancer une initiative populaire pour inscrire son interdiction dans la Constitution fédérale. En guise de réponse, des femmes socialistes proposent de punir ceux qui forcent les musulmanes à se cacher le visage. C’est dans ce climat de tension et de récupération politique que sort l’ouvrage La Suisse des mosquées, dirigé par Christophe Monnot, professeur à l’Institut de sciences sociales des religions contemporaines de l’Université de Lausanne. Niqab, intégrisme, formation des imams: il répond sans tabou.

Le Temps: Le débat autour de l’islam s’échauffe. Que vous inspirent les récentes revendications à propos du voile intégral?

Christophe Monnot: La proposition de punir ceux qui «contraindraient» les femmes à porter le voile intégral est absurde. Que ferait-on alors avec ceux qui pousseraient les femmes à se faire faire une augmentation de la poitrine en raison de nouvelles modes, normes de beauté ou pression sociale? Et là, on parle de bistouri, d’acte qui touche à l’intégrité corporelle, plus d’un simple bout de tissu.

– Vous y allez fort…

– Le débat sur le voile est un faux débat. Notre enquête démontre que le voile est plutôt vécu comme un acte d’émancipation. Il répond à un besoin d’affirmation: la femme affirme une modernité. Porter le voile est un acte davantage sociopolitique que religieux: les femmes sont peu nombreuses à fréquenter les mosquées. En Suisse, les mosquées ne sont pas des lieux de fabrication de femmes voilées. Et davantage que des lieux d’endoctrinement, elles répondent à un besoin d’interpénétration des cultures. Elles sont d’abord des lieux de rassemblement de personnes d’origines ethniques ou régionales identiques.

– Revenons au voile. N’est-ce pas prétentieux d’insinuer que toutes celles qui portent le niqab le font sur une base volontaire?

– Je ne prétends pas que c’est le cas de toutes les femmes. Mais n’oublions pas que les musulmanes, dont la place était traditionnellement à la maison, se réapproprient l’espace public. Le voile peut en ce sens être perçu comme positif s’il permet à des femmes de sortir. Réduire le port du voile à une pression du mari est méprisant. Une affaire est d’ailleurs pendante à Strasbourg, devant la Cour européenne des droits de l’homme, où une femme, qui conteste l’interdiction du voile intégral en France, veut démontrer qu’elle choisit de le porter elle-même.

– Cela ne vous gêne donc pas de croiser des femmes en niqab en Suisse?

– Non. Jusqu’ici les musulmans ont essayé d’être très discrets et le résultat est qu’on leur a interdit la construction de minarets. Et là, on veut faire pareil avec le voile intégral, dont l’immense majorité des musulmans de Suisse ne veut pas. Ils ont d’autres préoccupations. Avec les femmes voilées, nous nous trouvons face à un courant minoritaire venu du Pakistan, qui devient désormais une «pseudo-norme», uniquement en raison de sa visibilité. Pour exister, il faut être visible.

– Parlons des représentants des musulmans en Suisse. Ce sont souvent des radicaux qui s’autoproclament «porte-parole» d’une communauté avec des courants très divers. La majorité reste silencieuse. On l’a vu en 2009 lors de la campagne sur les minarets. N’est-ce pas problématique que les musulmans peinent à se défendre?

– L’islam a un problème d’image. Les «porte-parole» d’origine maghrébine sont par exemple surreprésentés en Suisse romande à cause de la maîtrise de la langue. Mais ils ne sont pas les plus représentatifs. Le silence des autres est notamment dû au fait qu’ils ont d’autres préoccupations que celle de devoir continuellement se justifier par rapport à des thématiques qui ne les concernent pas: ils doivent s’organiser au niveau local, trouver des imams, des lieux de culte adéquats – aujourd’hui, ils doivent parfois se retrancher dans des garages.

– En réaction aux discours et images dominants de l’islam se sont justement créés le Forum pour un islam progressiste (2004) ou l’Association suisse des musulmans pour la laïcité (2006)…

– Oui. Mais il y a, à l’inverse, le Conseil central islamique suisse de Nicolas Blancho qui est apparu en 2009, en pleine campagne sur les minarets. Il communique très bien, en français et en allemand, a un site internet efficace. Le Conseil vise un islam unifié, il appelle les musulmans à rompre avec leur culture d’origine, à se libérer des différences linguistiques, nationales et ethniques pour s’unir autour d’une «norme islamique».

– Mais il est d’obédience salafiste et reste très opaque sur son mode de financement. Dangereux?

– Le Conseil central islamique suisse répond paradoxalement au besoin des autorités de vouloir parler à «un» islam… La stigmatisation de l’islam et des musulmans favorise l’émergence d’un besoin de «représentation» de l’islam par le haut, et la construction progressive d’une identité de «musulmans de Suisse». La pluralité de l’islam provoque des tensions et la société réagit en essayant de minoriser la minorité. Or le mépris provoque la radicalisation.

– L’intégrisme ou salafisme politique est-il puissant en Suisse?

– Il existe, tout comme des courants radicaux non salafistes, et est même en train d’augmenter, mais il reste minoritaire. On assiste à une sorte de «renouveau islamique», identitaire, et à une radicalisation qui est parfois plus visible – par la fréquentation de certains lieux – que réellement vécue au quotidien. Mais je pense, comme pour d’autres identités religieuses reformulées, qu’il s’agit d’une sorte de convulsion, fruit de tensions et d’enjeux de la modernité tardive, qui va changer avec les transformations de la société.

– Il y a près de 150 imams en Suisse, dont 70 engagés à plein temps. Mais leur formation fait débat. Il y a eu des «erreurs de casting», avec des imams salafistes qui ont dû repartir…

– C’est vrai. La pluralité de l’islam en Suisse conduit à une insuffisance de l’éventail de l’offre. La précarité du statut et de l’encadrement spirituel renforce ce manque. Mais former à tout prix des «imams suisses» est un faux débat. Il y a eu des essais, peu concluants. Les musulmans sont à la recherche d’imams qui connaissent bien leurs traditions. Au lieu de stigmatiser les dérives, il faudrait plutôt leur permettre plus facilement d’obtenir un permis de travail. Les Turcs ont par exemple un contingent de 20 imams, qui ne peuvent rester que trois ans en Suisse. Un quota qui remonte probablement à 1920. Pourquoi ne pas augmenter ce chiffre? Les musulmans savent eux-mêmes de quels imams ils ont besoin.

La Suisse des mosquées. Derrière le voile de l’unité musulmane. Sous la direction de Christophe Monnot, Labor et Fides, 257 p.

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