violence

«Le harceleur n’est jamais seul»

A la rentrée 2013, le Département genevois de l’instruction publique a mis sur pied un plan d’action dans dix établissements pour tenter d’endiguer le harcèlement à l’école. Une violence qui passe souvent inaperçue et se prolonge sur Internet

Insultes, coups et humiliations entre ados ne se limitent pas à la cour de récréation. Le mobbing à l’école se prolonge souvent sur les portables et les réseaux sociaux, dans un cycle infernal. A Genève, sur 1200 élèves de 13 à 15 ans, 8,5% disent avoir subi un harcèlement psychologique ou physique au moins une fois par semaine, ­relève une enquête réalisée en 2012 dans les écoles. Dans un tiers des cas, la violence se manifeste aussi sur le Net. A la rentrée 2013, le ­Département genevois de l’instruction publique a mis sur pied un plan d’action dans dix établissements pour tenter d’endiguer le phénomène. «En Suisse, le harcèlement n’est pas assez pris au sérieux», selon Françoise Alsaker, professeur à l’Institut de psychologie de l’Université de Berne. La spécialiste du mobbing est venue décrypter les mécanismes de la violence entre jeunes lors d’une conférence nationale sur ce thème, organisée vendredi à Genève.

Le Temps: Comment prend forme le cyber-harcèlement? Françoise Alsaker: Il n’est que le prolongement sur Internet ou sur les téléphones portables du harcèlement. Souvent, la violence commence dans la classe, se poursuit sur le chemin de l’école, puis à la maison. Avec Internet, elle devient plus intrusive. Elle est amplifiée, car elle n’est plus limitée dans le temps ni dans l’espace. Je me souviens d’un jeune homme qui était harcelé à l’école; ça allait d’insultes en humiliations, jusqu’à ce que l’un de ses camarades le filme sous la douche, dans les vestiaires, et publie la vidéo sur Internet. La victime a l’impression de ne pas pouvoir en sortir. Internet rend le harcèlement moins visible, car il est hors de portée d’un adulte. L’anonymat possible sur le Net donne en outre aux harceleurs une impression de puissance et d’impunité. 99% des enfants entre 12 et 15 ans ont un téléphone portable et 97% ont un accès internet. Surtout, 56% possèdent leur propre accès à la Toile, dans leur chambre.

– Peut-on mettre fin à l’engrenage en se coupant d’Internet? Oui et non. C’est une manière de réagir, mais cela n’arrêtera pas forcément le harcèlement sous ses autres formes, à l’école entre autres. La plupart des cas se passent dans une même classe, mais jamais sous les yeux des enseignants.

– Comment déceler cette «violence invisible»?

– Beaucoup d’enfants sont harcelés pendant des années, sans que cela soit découvert, car très peu de victimes en parlent. Or, plus on repère ces comportements tôt, plus il est facile d’y mettre fin. Le harcèlement ne saute pas aux yeux, pourtant il n’est pas invisible. Il y a des signes qu’un bon observateur pourra voir. Des regards moqueurs échangés sans raison apparente. Le malaise, non seulement de la victime, mais des autres élèves. Il faut agir vite, car un enfant harcelé se noie. Il a peur d’aller à l’école, son estime de soi baisse, il peut développer des pensées suicidaires.

– Quel est le profil du harceleur? – C’est un garçon ou une fille qui ne recule pas devant l’agressivité et possède une bonne intelligence sociale. Il sait qui fait quoi et avec qui. Il veut être un caïd et cherche une victime qui ne peut pas se défendre parce qu’elle se sent mal, ou un nouvel arrivant dans la classe, par exemple. ­Harceler procure une sensation de pouvoir. Souvent, ce sont des enfants qui n’éprouvent pas d’empathie pour leur victime et ont un faible développement moral. Ils savent que ce qu’ils font n’est pas acceptable, mais ils trouvent cela bien.

– Y a-t-il un élément déclencheur?

– Il y en a beaucoup, mais ce ne sont que des prétextes. Les vrais déclencheurs sont dans la tête des harceleurs. Ce qui compte, c’est ce qui se passe ensuite. Le harceleur n’est jamais seul, il est entouré d’aides. Il y a ceux qui ne participent pas mais regardent et trouvent cela amusant. Et ceux qui n’osent rien faire. Le silence joue un rôle central, il renforce la violence. Sans facilitateur, il n’a pas de harcèlement.

– Une intervention extérieure risque-t-elle d’aggraver la situation? – Le risque de vengeance existe si un adulte se contente de désigner les coupables et ignore les autres acteurs de la scène, témoins et facilitateurs. Un enseignant aura plus de chance de désamorcer le harcèlement s’il parle avec l’ensemble des élèves, nomme le malaise et demande à tous de participer à la recherche de solutions pour résoudre un problème qui regarde l’ensemble de la classe et pas seulement la victime et les agresseurs. Souvent, les profs et autres responsables traitent le harcèlement comme un conflit et tentent une médiation. Cela ne fonctionne pas. Le harcèlement n’est pas un conflit, c’est une humiliation et une démonstration de pouvoir.

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