bilatérales

Le virage européen des banquiers suisses

Avec la fin du secret bancaire, la place financière suisse soutient tout rapprochement avec l’UE. Un virage impensable il y a quelques années. Tout vient de la crainte de perdre l’accès au grand marché européen

Les banquiers suisses rêvent d’Europe. Ce n’est pas encore un grand mouvement d’enthousiasme pro-européen, mais depuis quelques mois les dirigeants des grands d’établissements, publics ou privés, n’hésitent plus à souhaiter publiquement un rapprochement de la Suisse avec l’UE.

C’est le renforcement de la régulation bancaire de l’UE qui fait craindre à la place financière suisse de rester en marge du grand marché européen.

La conversion aux vertus européennes impressionne, si l’on se réfère à l’euroscepticisme du milieu financier jusqu’à ces dernières années et au climat hostile à l’UE qui domine dans le pays. Sujet tabou entre tous, la perspective bien lointaine d’une adhésion à l’UE ne provoque même plus, dans ce cercle restreint, de réactions de panique, comme le feraient quelques gouttes d’eau bénite sur le diable. «Mais les banquiers connaissent bien le contexte politique», admet le patron d’un établissement moyen qui préfère garder l’anonymat.

C’est le président des banquiers privés, Nicolas Pictet, qui a en quelque sorte libéré la parole de ses confrères. Le 27 août, sur les ondes de la RTS, il estimait qu’il y a «plus d’avantages que d’inconvénients à se rapprocher de l’Europe, sous une forme ou sous une autre».

Le financier genevois n’a pas lui-même évoqué l’hypothèse d’une adhésion. Il sait bien la question politiquement inabordable actuellement. Interrogé par le journaliste, il avait toutefois précisé que «la formule d’adhésion n’est pas la seule possible. Il existe d’autres formes de rapprochement.» L’accord institutionnel doublé d’un accord sur les services serait ainsi une solution.

Lors d’une récente rencontre avec la presse romande, le président de l’Association suisse des banquiers, Patrick Odier, admettait que «la place financière a évolué et ne craint plus de dire qu’elle soutient les efforts entrepris par le Conseil fédéral pour régler la question institutionnelle. Sans cela un accord de libre-échange sur les services serait impossible.»

Le virage est remarquable, si l’on remonte à 2001. Le Parti libéral était alors l’un des derniers à défendre la perspective de l’entrée dans l’UE et prêt à s’engager en faveur de l’initiative des jeunes «Oui à l’Europe». Mais il avait dû rapidement rétropédaler sous la pression des banquiers genevois. Se rapprocher de l’UE, à l’époque, c’était sacrifier le secret bancaire. Les banques cantonales, elles, craignaient d’y perdre l’avantage de la garantie de l’Etat. Sur ce point, le sauvetage des banques régionales allemandes par les Länder a relativisé l’obstacle.

«Tout a changé rapidement avec l’annonce du passage à l’échange automatique d’informations. Nous n’avons pas su négocier l’abandon du secret bancaire contre l’accès au marché européen. C’était trop tard. Il n’y a désormais plus rien à espérer en échange, admet un banquier. Nous n’avons d’ailleurs pas d’autre choix que de traiter notre clientèle en Suisse sur la base des standards européens.»

La machine européenne à réglementer s’est mise en marche. La place financière suisse constate qu’elle ne dispose d’aucun accord solide ni d’aucune perspective politique claire pour les relations de la Suisse avec l’UE. La vaste réforme de la réglementation des marchés financiers, à travers la directive ­MiFID II et surtout le futur règlement MiFIR, va rendre très difficile l’accès des banques suisses à l’espace européen. Ce sera pratiquement impossible pour les petits établissements. Les activités transfrontalières ne pourront ainsi être réalisées que par des succursales établies dans l’UE.

«Les banques se demandent dès lors où il leur faudra investir ces cinq prochaines années», note un spécialiste de la branche. Sept mille emplois seraient ainsi menacés. Car si la place financière suisse est très internationalisée, l’Europe constitue encore près de la moitié de la clientèle et de la masse sous gestion. De plus, alors que les clients des banques suisses commencent à déclarer leurs avoirs à leur fisc national, l’intérêt des établissements helvétiques est au moins de conserver la prise en charge de ces avoirs.

Accéder au marché de l’UE et régler le passé avec nos voisins, ce sont désormais les deux priorités des établissements suisses. «Et cela crée une nervosité croissante dans nos milieux. Dès lors, il ne faut pas confondre des mouvements d’humeur, des inquiétudes, voire parfois un calcul très rationnel avec de véritables convictions européennes», met en garde un gérant de fortune. Selon lui, la profession n’a pas encore intégré toutes les conséquences de politique financière d’un tel rapprochement.

L’espoir de la place financière, c’est que la revitalisation de la voie bilatérale proposée par le Conseil fédéral aboutisse, «on serait alors reparti pour vingt ans». C’est pourquoi Patrick Odier insiste sur le soutien de son association à la recherche d’un cadre institutionnel. Mais pour que le peuple puisse l’accepter un jour, cela suppose que l’on baisse un peu le volume du dénigrement systématique de l’UE. «Nous avons besoin d’une période de détente avec l’UE», dit un responsable économique.

«Nous n’avons pas d’autre choix que de traiter notre clientèle sur la base des standards européens»

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