Polémique

L’affront de Christoph Blocher aux mauvais patriotes romands

Le vainqueur de dimanche sur l’immigration méprise les cantons qui ne l’ont pas suivi. En assimilant les Romands à de mauvais Suisses, le champion de l’UDC trahit l’esprit confédéral et la démocratie et révèle sa nature d’autocrate. Dans les cantons romands, c’est le tollé et la mise en garde: pas question de se laisser marcher dessus

L’affront de Christoph Blocher aux mauvais patriotes romands

Polémique Le vainqueur de dimanche n’a aucun respect pour les cantons romands qui ont dit non

En assimilant les Romands à de mauvais Suisses, le leader de l’UDC trahit l’esprit confédéral et la démocratie

Dans les cantons romands, on ne se laissera pas faire

Pour les Romands, c’est le dérapage de trop! Un affront inacceptable. Selon Christoph Blocher, les «Welsches» auraient «une conscience nationale plus faible», ce qui expliquerait une fois de plus le vote défavorable des Romands envers l’initiative de l’UDC «Contre l’immigration de masse». Les Romands seraient ainsi des Suisses de seconde classe. Cette atteinte à la cohésion vient du parti qui se vante d’incarner à lui seul les valeurs suisses.

Dans une interview accordée à la Basler Zeitung, dont il est propriétaire, l’ancien conseiller fédéral et ministre de la Justice regrette que le non l’ait emporté dans les cantons romands et constate: «Il en a toujours été ainsi dans l’histoire de la Suisse. Il y a ceux qui veulent s’adapter, et les autres qui se battent pour l’indépendance.» Les défaitistes ou les collabos d’un côté, et les vrais patriotes de l’autre. Voila qui rappelle furieusement le slogan de 2011: «Les Suisses votent UDC!»

Les Romands seraient ainsi de moins bons Suisses que les Alémaniques: «Die Welschen hatten immer ein schwächeres Bewusstsein für die Schweiz» – les Romands ont toujours eu une conscience nationale plus faible. Rappelons que Christoph Blocher s’est récemment porté acquéreur du Temps.

Ces propos ont incité le président de la Confédération, Didier Burkhalter, à lancer un appel au respect mutuel, au calme et à la lucidité. Respect de la décision majoritaire du pays, mais aussi respect des perdants, de la forte minorité qui tient à la libre circulation et qui ne se retrouve pas seulement en Suisse romande, mais aussi à Zurich, à Bâle ou à Zoug. Et de lancer un appel «à tous ceux qui exercent des responsabilités» de faire en sorte «d’agir en renforçant la cohésion du pays» et non en le divisant, dans une période difficile. Car «ce n’est pas servir le pays que de diviser les Suisses».

A l’UDC, le coordinateur romand, Claude-Alain Voiblet, n’a ni le courage de se distancier des propos du chef, ni celui de l’approuver. Il tente un périlleux exercice d’équilibrisme: «Je n’ai pas été choqué par ces propos, mais évidemment cela peut être interprété différemment.» Entre son identité romande et sa vice-présidence de l’UDC Suisse, son choix est fait.

On ne sait pas si le jugement général de Christoph Blocher sur le peu de patriotisme des Romands s’adressait aussi aux affiliés vaudois, valaisans ou neuchâtelois du parti et à leurs conseillers d’Etat.

Alors qu’en 1992 les Romands avaient accueilli le non à l’EEE en exprimant leur colère, ce dimanche, malgré la très petite majorité contraire à leur position, ils ont accepté leur défaite dans la dignité et le plus grand respect de la démocratie. Ce qui irrite par contre les Romands, c’est que le rédacteur en chef de la Basler Zeitung, Markus Somm, un brillant intellectuel et un proche de Christoph Blocher, n’ait pas osé poser une question impertinente sur la sortie intempestive de son propriétaire.

Alors pourquoi ce «coup de pied de l’âne» de la part d’un ancien conseiller fédéral? Christoph Blocher et son entourage n’en sont pas à leur première bassesse contre la Suisse romande. On se souvient du titre de la Weltwoche, l’autre titre alémanique dévoué à Christoph Blocher et à l’UDC, en mars 2012: «Les Romands sont les Grecs de la Suisse.» La Suisse alémanique n’avait alors pas pris la peine de se pencher sur cette expression de mépris.

Il faut rappeler aussi que Christoph Blocher a de qui tenir pour son peu de considération envers les Romands. Son grand-père Edouard Blocher (1870-1941), théologien et pasteur à Zurich après l’avoir été à Sion, était un admirateur de Bismarck et un pangermaniste fervent, adepte de théories raciales et xénophobes. C’était un partisan d’une nette séparation entre Alémaniques et Romands, opposé à l’adhésion de la Suisse à la Société des Nations.

L’attaque de Christoph Blocher contre la Suisse romande, que personne au sein de l’UDC n’a eu le courage de désavouer, pose en tout cas la question de la dimension nationale de ce parti et de sa capacité à exercer des responsabilités au Conseil fédéral.

L’affront a fait bondir les conseillers d’Etat romands et choqué beaucoup de personnalités alémaniques. Car les propos de Christoph Blocher tombent au moment où les cantons romands ont le sentiment de ne plus être pris en considération en Suisse alémanique. La généralisation du dialecte dans les médias audiovisuels nationaux, par exemple les dimanches d’élection, est ressenti comme une exclusion par les francophones.

Mais il y a aussi les tentatives d’évincer le français au profit de l’anglais à l’école. C’est l’UDC qui mène l’offensive contre le plan d’étude «Lehrplan 21» dans plusieurs cantons d’outre-Sarine. Et c’est l’UDC qui veut supprimer l’enseignement de deux langues étrangères au cycle primaire. Parce que les élèves alémaniques seraient plus surchargés que leurs camarades romands, qu’un tel programme ne semble pas effrayer.

Or, derrière cette offensive contre le français, il y a surtout une volonté de l’UDC de couper dans les budgets scolaires. La suppression du français dans les programmes scolaires jusqu’en 7e année est ainsi soutenue par les cantons de Zurich, Thurgovie, Saint-Gall, Glaris, Schwyz et Appenzell Rhodes-Extérieures. Pour les cantons romands, c’est là une grave menace sur la cohésion nationale.

Que Christoph Blocher ravale les Welsches au rang de citoyens de deuxième classe fait déborder la coupe. De Genève à Delémont, on est inquiet face au manque de réactions politiques des Alémaniques devant cette dérive.

«Il y a ceux qui veulent s’adapter, et les autres qui se battent pour l’indépendance»

Le coordinateur romand de l’UDCn’a ni le courage dese distancier du chef,ni celui de l’approuver

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