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Comment un fils de notables romands a basculé dans le djihad

Ambulancier, sportif, le Valaisan casse les codes du terrorisme. Revenu de Syrie après plusieurs voyages au Proche-Orient, il est sous le coup d’une enquête du MPC

 

Son profil a de quoi intriguer. Marc*, 30 ans, djihadiste parti en Syrie de retour en Suisse et désormais sous le coup d’une enquête du Ministère public de la Confédération (MPC) pour «présomption de soutien et/ou de participation à une organisation terroriste», est le fils d’une famille de notables valaisans, dont nous tairons le nom. Instructeur de parapente, passionné de photographie, défenseur de la cause palestinienne, il a voulu se lancer en politique sur une liste PS à Troistorrents (VS) lors des élections communales de 2012 et, surtout, s’est fraîchement converti à l’islam, pour «soigner» son homosexualité, laisse entendre la SonntagsZeitung. C’était en mai 2013, à la mosquée de Crissier.

Vendredi, il a choisi de livrer son témoignage à la RTS, une opération qui, a-t-on appris, visait à court-circuiter l’enquête publiée deux jours plus tard dans la presse dominicale. Il déclare avoir été «complètement endoctriné», exprime ses «regrets» et affirme ne pas avoir «combattu».

Depuis, Marc, qui a grandi à Lausanne, ne veut plus s’exprimer dans les médias. Ses deux profils Facebook sont toujours actifs. Mais de nombreuses informations visibles encore dimanche viennent d’en être effacées.

C’est dans un courriel daté du 21 décembre, dont la SonntagsZeitung et Le Matin Dimanche ont fait état, qu’il a annoncé à ses parents qu’il partait faire le djihad en Syrie, «combattre les forces armées d’Assad». Un message qu’il n’aurait pas écrit seul ou «librement», selon les dires de gens qui le connaissent mais qui ne souhaitent pas apparaître publiquement. Depuis, plus rien, aucune trace sur Internet, jusqu’à ce qu’il réapparaisse, vers la mi-mars, en Turquie. En état de choc.

A la RTS, il a notamment déclaré avoir appris en Syrie comment manier la kalachnikov. Et s’être à un moment donné retrouvé dans une maison avec «80 à 150 djihadistes», dont une quinzaine, installés à l’étage inférieur, «prêts à se faire sauter».

«Il y a des incohérences dans ses propos», témoigne une source bien introduite dans le milieu du renseignement. «A en juger par ses liens Facebook, il aurait rejoint la «Brigade des Français», liée à Jabhat-al-Nosra, plutôt que la deuxième brigade francophone au nord d’Alep, proche de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIL), comme il le prétend. Cette unité ne pratique pas des opérations suicides; elle n’organise pas des attentats en recourant aux ceintures à explosifs.» Marc a été en contact par Internet et par téléphone avec le Français Abu al-Hassan, numéro 2 de la «Brigade des Français», comme il l’a confirmé lui-même à la RTS. D’autres membres de Jabhat-al-Nosra figuraient parmi ses amis Facebook. Toujours selon son témoignage télévisé, il laisse entendre qu’il a réussi à fuir en Turquie après avoir été «emprisonné». «Or cette unité-là laisse les gens partir. L’affaire récente de deux jeunes Toulousains rentrés en France l’a bien démontré.»

Ce type de récit est très semblable à celui d’autres djihadistes, comme Majd, le gymnasien biennois d’origine jordanienne qui était parti combattre au sein de la milice islamiste somalienne des Shebab. Il avait lui déclaré avoir été «enlevé», une affirmation qui s’est par la suite révélée être fausse.

Alors Marc est-il un simple aventurier en quête d’adrénaline? Un gaillard en perte de repères, en proie à des tourments intérieurs, cherchant à provoquer sa famille et à se faire peur? A-t-il juste fait de «mauvaises rencontres» sans se rendre compte de ses actes? Ou était-il conscient des risques qu’il prenait en rejoignant des combattants qui se revendiquent clairement d’Al-Qaida? L’enquête le dira. En attendant, c’est à partir de mai 2013, date de sa conversion express à Crissier – Renens, assurent d’autres sources –, qu’il semble avoir «basculé». Il venait de subir plusieurs échecs, se trouvait dans un état de fragilité particulier. Et avait derrière lui un parcours professionnel chaotique, instable. Il a touché à plusieurs petits boulots, passant d’agent de sécurité à une formation inachevée d’ambulancier, pour finir par fonder son école de parapente.

Avant de partir en Syrie avec du matériel photographique élaboré, lui le passionné de photos, il s’était rendu, en juillet 2013, en Egypte, avec l’intention de rejoindre Gaza, non sans difficultés. Pour réaliser un photoreportage sur le blocus imposé par Israël et par l’Egypte. Et «rendre compte en images de la réalité du ramadan sur le terrain». A la frontière israélienne, le fait qu’il se soit fraîchement converti – il se fait appeler Mahdi – éveille les soupçons. Mais il finira par pouvoir y entrer.

A l’époque, la Tribune de Genève a suivi pendant un mois ce «Valaisan qui fait pour la première fois le ramadan». Avec des posts quotidiens sur Internet et des photos. Le 16 juillet, il relate justement ses ennuis à la frontière israélienne, «interrogé pendant 7h30 par la police, sur sa vie, les raisons de sa conversion à l’islam et de son voyage», écrit la journaliste. Elle le cite: «Ils m’ont dit que si j’avais été musulman de longue date, ils ne m’auraient pas embêté. Mais comme j’étais fraîchement converti, ils ont trouvé ça suspect, pensant que je venais pour commettre un attentat.» Le 18 juillet, devant l’Esplanade, en vieille ville de Jérusalem, il s’exclame: «C’est indescriptible, toute cette foule et ce monde dans ce lieu saint». Il y a quatre ans, il avait volé en parapente – de marque israélienne – au-dessus de Naplouse, en Cisjordanie, et s’en était vanté dans la presse. Il n’avait demandé aucune autorisation aux militaires israéliens. Il s’est aussi engagé à deux reprises comme ambulancier bénévole dans la région, auprès du Croissant-Rouge. Un profil d’humanitaire et de promoteur de la paix, mis aujourd’hui en avant par ceux qui, troublés et gênés par l’affaire, veulent le protéger.

De retour en Suisse en août 2013, Marc commence à tisser des liens avec des musulmans radicaux basés en Suisse, en France et en Belgique, dont certains ont des connexions claires avec des groupuscules liés à Al-Qaida actifs en Syrie. Jusqu’à dimanche, Marc laissait beaucoup de traces sur Internet, concernant ses liens avec les milieux islamistes. Tout comme on peut retrouver des messages postés sur des sites gays. Ses préférencessexuelles sont présentes également sur son profil Facebook. Visiblement, il ne s’en cache pas.

C’est vers mi-décembre qu’il se rend à Lyon, un mois et demi après avoir subi une opération au col du fémur. Il y rencontre deux «frères français», avec qui il était déjà en contact depuis quelques mois, selon des milieux proches de l’enquête. «Il aurait même payé les trois billets d’avion pour la Turquie», relève une source qui suit l’affaire de près. Autre version diffusée par ceux qui le connaissent: Marc ne s’est rendu à Lyon que dans le seul but de passer son examen d’ULM; il aurait ensuite fait de mauvaises rencontres. Il a pourtant lui-même confirmé avoir eu des liens avec Abu al-Hassan.

Ce qu’il a réellement fait sur place en Syrie pendant trois mois reste à déterminer. Un des deux Français avec qui il était, un jeune âgé de 17 ans de Mantes-la-Jolie, serait encore sur place. Comme l’a précisé Le Matin Dimanche, sa famille inquiète, est venue frapper à la porte du chalet valaisan de Marc, auditionné plusieurs fois depuis son retour.

Son histoire est atypique. D’au­tres cas de djihadistes partis de Suisse ont été rendus public. Mais il s’agissait généralement de naturalisés ou de ressortissants étrangers, parfois anciens requérants d’asile, avec un permis B ou C. Selon le Service de renseignement de la Confédération (SRC), une quarantaine de djihadistes sont partis de Suisse pour diverses régions en guerre. Une quinzaine auraient mis le cap sur la Syrie.

Ce chiffre a récemment été revu à la hausse par le SRC. Fin janvier, il n’évoquait qu’une dizaine de cas. Et dans notre enquête sur les «djihadistes made in Switzerland», publiée en novembre dernier, un spécialiste du SRC déclarait encore «ne pas avoir de traces précises de résidents suisses partis comme djihadistes en Syrie». Depuis, la situation a bien changé. * Identité connue de la rédaction.

Il a derrière lui un parcours professionnel chaotique, instable. Il a touché à plusieurs petits boulots

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