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L’agriculture suisse retient son souffle

Américains et Européens négocient un accord qui pourrait mettre la Suisse hors-jeu. S’y associer ou subir? Le monde agricole s’inquiète

L’agriculture suisse retient son souffle

Libre-échange Américains et Européens négocient un accord qui pourrait mettre la Suisse hors jeu

S’y associer ou subir? Le monde agricole s’inquiète

La perspective d’un accord de libre-échange entre l’Union européenne et les Etats-Unis inquiète les milieux agricoles suisses. Si les négociations pour un partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP) aboutissent, la pression sur les prix des denrées alimentaires helvétiques pourrait être plus forte encore qu’elle ne l’est aujourd’hui. Les ­exportations, de fromage notamment, seraient pénalisées. De nouvelles normes moins soucieuses de la santé publique et de l’environnement pourraient se répandre. Sans parler de la crainte de voir plusieurs «spécialités» américaines traverser l’Atlantique, comme le poulet désinfecté au chlore, le bœuf nourri aux hormones ou encore des produits issus de cultures OGM.

Les négociations ont débuté l’été dernier et un accord pourrait être conclu en 2015. «Nous avons déjà fait part de nos préoccupations au Département fédéral de l’économie. Nous allons être proactifs et voulons être tenus informés autant des discussions en cours sur le plan international que de la position que pourrait adopter la Suisse», indique Francis ­Egger, responsable du secteur économie, formation et relations internationales à l’Union suisse des paysans (USP). Parmi les répercussions possibles, Francis Egger prend l’exemple du bœuf. «L’UE pourrait certes limiter les importations américaines de viande de bœuf afin de protéger sa propre production. Mais la pression sur les prix sera là. Imaginez les conséquences pour la Suisse d’une diminution du prix du bœuf de 20% chez nos voisins. Nos propres prix devraient également baisser si on ne veut pas accentuer le tourisme alimentaire. Sans parler de l’effet domino sur le lait, les céréales, car ils forment des marchés interdépendants», explique-t-il.

Autre aspect évoqué: ensemble, les Etats-Unis et l’Union européenne représentent 45% du commerce mondial. «S’ils s’entendent, les normes qu’ils appliqueront deviendront des normes mondiales», affirme Francis Egger. En Suisse comme en Europe, les Verts s’en inquiètent. Jean Rossiaud, délégué des Verts suisses au Parti vert européen, estime qu’un éventuel accord serait inacceptable d’un point de vue démocratique, pour les pays partenaires autant que pour les pays tiers, comme la Suisse. Illustration avec le poulet au chlore. «Si l’UE ne peut pas ou ne veut pas négocier l’exclusion de ce produit dans l’accord, le poulet au chlore deviendra de fait une norme admise pour tous ses membres. Si un pays membre de l’UE décide malgré tout de l’interdire pour des raisons sanitaires ou environnementales, il sera attaquable. Il en ira de même pour les OGM ou encore le bœuf aux hormones. Sans parler des développements futurs dans le domaine agroalimentaire, que l’UE aura grand peine à contrer dès le moment où le libre-échange intégral sera appliqué», explique-t-il. Coprésidente des Verts, Adèle Thorens rappelle qu’en vertu du Cassis de Dijon, les produits européens peuvent être importés même s’ils ne correspondent pas aux standards helvétiques, ce qui a déjà permis l’importation de jambon gorgé d’eau et de sirop aux fruits sans fruits.

Les Verts comptent intervenir prochainement au parlement. Le conseiller aux Etats vaudois Luc Recordon a demandé que le sujet soit mis à l’ordre du jour de la prochaine séance de la Commission de politique extérieure, fin avril. «Nous voulons savoir ce que le Conseil fédéral compte faire pour sauvegarder d’une part nos standards de qualité, écologiques et sociaux, ainsi que, d’autre part, nos droits démocratiques et ceux des consommateurs», indique Adèle Thorens.

La Confédération est déjà au front. Le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann évoque ce ­sujet lors de chaque entretien avec ses homologues, indiquent ses ­services. Un groupe interdépartemental est à l’œuvre depuis le printemps dernier. Car un accord entre Bruxelles et Washington pourrait avoir des conséquences dévastatrices pour l’ensemble de l’économie suisse, et pas seulement pour l’agriculture, domaine certes sensible mais nettement moins exposé que les entreprises exportatrices, dans les secteurs de la chimie-pharmacie et de l’horlogerie notamment.

Comparée aux effets du TTIP, la votation du 9 février sur l’immigration fait presque figure d’anecdote. Si les négociations aboutissent, les entreprises suisses se retrouveraient désavantagées sur les deux marchés, américain et européen, qui sont aussi ses deux principaux débouchés. Face à ce mastodonte libéralisé, la place économique suisse perdrait une grande partie de son attrait et de sa compétitivité avec, à la clé, de possibles départs de multinationales pour des cieux meilleurs, c’est-à-dire sans droits de douane et où les normes techniques seraient reconnues.

La Suisse cherchera dès lors probablement à accrocher son wagon au TTIP. L’hypothèse figure en tout cas dans le dernier rapport sur la politique économique extérieure. «Il faudra examiner si et à quelles conditions la Suisse pourrait être intégrée dans cet hypothétique accord transatlantique. Ce qui impliquerait que la Suisse s’adapte au niveau de libéralisation et aux règles convenues dans les différents domaines de cet accord, y compris l’agriculture», lit-on.

Ce qui n’ira pas de soi. L’agriculture et les consommateurs s’inviteront à la table des négociations. Et Jean Rossiaud s’attend à d’énormes résistances. «Une manifestation organisée à la va-vite cet hiver à Genève a déjà rassemblé beaucoup plus de monde que prévu et d’autres sont déjà programmées», indique-t-il.

Ensemble, les Etats-Unis et l’Union européenne représentent 45% du commerce mondial

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